Le capitaine Raviez arborait une moustache gigantesque. La proéminence poilue d’un brun terreux mangeait la totalité de sa lèvre supérieure et s’étirait en pointes de fouet entretenues avec une laque spéciale. L’élégance d’Hercule Poirot sur la carcasse de Clint Eastwood.
Raviez se revendiquait Dunkerquois pur et dur, friand de bière et de carnaval. Mais une fois ses cent kilos comprimés sous son uniforme de flic, il dégageait la froideur d’une falaise. Le genre de type à éviter, si possible…
Il grillait une roulée à l’entrée du confinement qui abritait la Mort. Comme à son habitude, il brilla d’éloquence.
— Je vous ai vu interroger le Lillois. Qu’est-ce que tu fiches ici, Henebelle ?
— C’est moi qui l’ai amenée, capitaine. Une entreprise a été tagguée à une dizaine de kilomètres d’ici, alors on a fait un petit détour… Vous êtes seul ?
— J’attends les collègues de la brigade canine. Le commissaire est parti pour l’autopsie de la fillette et Colin interroge la mère. On a lancé l’enquête de proximité. Sale affaire pour une veille de Noël !
Il écrasa sa cigarette à peine entamée sous sa botte de cuir. Ses doigts tremblaient. De froid ou de nervosité ?
— Qu’est-ce qu’on a ? osa Norman. D’après le technicien de la scientifique, Cunar aurait été renversé ?
Le capitaine hésita, releva le col de sa veste polaire et lança :
— Reste dehors Henebelle ! Norman et moi allons…
— Capitaine ! Je ne l’ai pas amenée ici pour qu’elle fasse le piquet ! Elle va travailler sur l’affaire.
Raviez déshabilla Lucie d’une onde visuelle.
— Tu sais pertinemment que l’accès aux scènes de crime est réservé aux officiers de police judiciaire, n’est-ce pas, Henebelle ?
— Oui, mais je sais aussi que trois cerveaux carburent mieux que deux…
Raviez agita la bouche de droite à gauche comme pour un rinçage de dents.
— Une chance pour toi qu’il n’y ait plus grand monde. Bon, suivez-moi ! Les Lillois ont terminé la cartographie et leurs relevés depuis l’aube, mais marchez quand même sur les planches.
Henebelle et Norman échangèrent un regard crispé au moment où l’attaque d’halogènes à batterie leur écorcha les rétines. Des diamants de poussière vibraient dans l’air en une pluie désordonnée. Le bâtiment résonnait comme une carcasse meurtrie, une tombe muette abandonnée aux ravages du temps. Norman frissonnait, à l’opposé de Lucie qui bouillait intérieurement.
— On a retrouvé le corps de la petite ici, sous cette fenêtre, commenta le capitaine.
Il se posta à proximité d’une silhouette en craie. L’esquisse d’une vie arrachée.
— Marques quasi invisibles de strangulation. Aucune trace de pénétration ou de sévices particuliers. Avec les variations de températures nocturnes, le légiste a peiné pour estimer l’heure de la mort. Entre minuit et trois heures du matin, selon lui. La porte d’entrée n’était pas verrouillée. Ce bâtiment doit être abattu, il servait à stocker des bobines de câbles. La mère a appelé au commissariat à trois heures du matin, inquiétée par l’absence de nouvelles de son mari. Le couple devait remettre une rançon deux heures plus tôt, à cet endroit précis.
Raviez se pencha vers la fenêtre. Ses traits se crispèrent sous les aplats de lumière.
— La femme de Cunar achète et vend des entreprises dans le textile, elle a licencié plus de cent-dix employés en moins d’un an. On la prétend froide comme la mort, sans pitié pour l’emploi. Elle et son mari reçoivent sans cesse des lettres de menaces, des appels à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit. Hommes, femmes, même des enfants ! Un bon point, ça nous oriente vers des premières pistes de recherche.
— Que donnent les prélèvements de la Scientifique ? demanda Norman.
Raviez contracta les mâchoires.
— C’est plus que louche, du jamais vu. Des tonnes d’empreintes digitales, mais aucune exploitable.
— Comment ça ?
— Les traces sur la vitre, le sol et la poignée d’entrée ont été aspergées de cyanoacrylate de méthyle. Le colorant fluorescent a réagi, ce qui prouve la présence de graisses et que, par conséquent, l’assassin ne portait pas de gants. Et pourtant, l’empreinte résultante ne possède aucune crête papillaire ! Il n’y a que… le contour des phalanges, partout. Comme les marques d’un fantôme.
Norman se rapprocha de la vitre crasseuse, l’air abasourdi.
— À quoi ça rime ? À ma connaissance, il est impossible de ne pas posséder de sillons digitaux ! Ils nous suivent de la naissance à longtemps après la mort ! Sauf si…
— L’assassin a les mains brûlées ou un truc du genre, compléta Lucie.
Raviez acquiesça.
— Ce n’est pas la seule bizarrerie, ajouta-t-il. On nage en plein délire…
Au travers des filets de poussière, Henebelle et Norman se mirent d’accord d’un mouvement de sourcil : le capitaine n’était pas dans son assiette.