— La presse est déjà au courant. Pas un mot surtout ! Et préparez-vous à allonger vos journées. Dans moins d’une heure, des préfets, des ministres, des divinités parisiennes vont nous tomber sur le dos parce qu’il s’agit d’un meurtre d’enfant ! Il faudra assurer ! C’est parti !

Lucie gratifia le capitaine du mouvement de menton réglementaire, récupéra les clés et les papiers du véhicule avant de disparaître. Elle bouillait intérieurement. Sa première scène de crime et des responsabilités la même journée. Des lectures théoriques qui se matérialisaient. L’appel du sang. Un meurtre tordu. Avait-on exaucé ses prières ?

Elle s’injuria mentalement. Comment pouvait-elle, à cet instant précis, ressentir une forme de plaisir alors qu’une enfant handicapée venait d’être assassinée ? Alors qu’elle sortait de l’arène de sa mise à mort ?

En route pour les brumes perpétuelles de Dunkerque, elle se concentra sur les prémices de l’enquête. Elle devinait déjà les manchettes des journaux. « Meurtre sauvage d’une petite aveugle… » ; « Strangulation… » ; « Le commissariat de Dunkerque en ébullition ».

La colère… Selon Raviez, la colère avait contraint le meurtrier à frapper, à poser ses doigts déterminés sur la gorge tendre.

Elle souriait, les yeux grands ouverts.

Pourquoi avoir placé le corps contre le mur, dans une position propre, ordonnée ? Pourquoi ce sourire sur les lèvres d’une fillette emportée par la souffrance ?

Lucie pressa son volant avec amertume. Il manquait les photos de la scène, le rapport d’autopsie, les analyses biologiques, toxicologiques qui tomberaient bientôt. Des éléments essentiels auxquels elle n’aurait pas accès à cause de la barrière du grade.

Mais rien ne pouvait lui enlever de la tête que le raisonnement de Raviez clochait. Le meurtre n’avait rien de désorganisé. Elle poussa un carré de chocolat sur sa langue.

Tu te fais trop de films. Qui se mutilerait le bout des doigts pour éviter de laisser des empreintes digitales ? Mais alors, cette absence de sillons digitaux ? Ce…

D’un coup, elle écrasa la pédale de frein et opéra un demi-tour serré. Un courant glacial lui courait le long de l’échine. Glacial mais agréable.

Le capitaine se détacha d’un groupe de gendarmes lorsqu’il vit la torpille blonde accourir dans sa direction.

— Henebelle ! Qu’est-ce que tu fiches encore ici ?

Lucie chercha son oxygène.

— Vous disiez que… la petite souriait… n’est-ce pas ? Quel type… de sourire ? Discret ? Bouche… ouverte ? Lèvres serrées ? Montrez-moi !

— À quoi tu joues ?

— Montrez-moi… capitaine !

— Tu m’agaces, je te dis que c’est un sourire. Qu’est-ce que tu veux avec ça ?

— Lorsque votre cerveau ne contrôle plus vos muscles zygomatiques, pendant le sommeil par exemple, votre bouche se distord naturellement… Mais le fait de sourire impose un effort prolongé de nombreux muscles, qui ne peut être maintenu lorsqu’une personne est morte.

— Je sais bien ! Il est clair que notre assassin a placé les lèvres de cette façon juste après la mort, et que la rigidité cadavérique a fait le reste.

— Dans ce cas, on devrait éliminer l’hypothèse de la colère. La colère est une pulsion brève et incontrôlée. Une fois celle-ci dissipée, les assassins regrettent très souvent leurs actes, ils cherchent à tout prix à fuir, à se débarrasser de ces images de violence qui leur hantent l’esprit.

Le capitaine fit signe au lieutenant-colonel de gendarmerie de patienter.

— Arrête ton baratin de bouquins avec moi. Colère et vengeance ! Rien d’autre ! Volonté de choquer, de blesser plus encore suite à un accès de rage !

— Ce que vous dites est contraire au…

— Assez ! Retourne au commissariat et fais ce que je t’ai dit !

Lucie ne se laissa pas impressionner. Il fallait aller au bout.

— À vos ordres capitaine. Mais vous savez que la rigidité cadavérique débute au minimum une heure après la mort. Une heure capitaine ! Il lui a maintenu la bouche pendant une heure dans le plus grand calme, alors qu’un chauffard s’envolait avec son argent. Soixante minutes, nez à nez avec un cadavre de fillette aux yeux grands ouverts !

10.

Le long d’une rue de Dunkerque parallèle au port de plaisance, une Fiat au bout du rouleau stoppa dans un étranglement de freins.

— S’il te plaît !

Des torsades claires évadées d’un bonnet en laine voletaient dans l’air salin. Sous cette blondeur clairsemée, seuls deux petits yeux s’échappaient d’une écharpe serrée par les soins d’une main protectrice. Une main de maman soucieuse.

— Oui madame ?

La conductrice montra par la fenêtre ouverte un sac bondé de jouets.

— Je compte amener tous ces cadeaux à l’hôpital Herbeaux pour le Noël des enfants, mais je suis complètement perdue dans cette grande ville. Je viens de loin ! Tu pourrais m’indiquer la route ?

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