Lucie se faufila jusqu’au bureau de Raviez. Derrière la porte, le fax du capitaine soufflait les premiers résultats de la police scientifique. Après un regard à droite, à gauche, la jeune femme tourna la poignée…
Les gonds grincèrent, libérant des rubans olfactifs de tabac.
Gorge serrée, elle s’empara des premiers feuillets confidentiels. Elle hésita un instant, prise de suées tenaces, rabattit légèrement la porte et remonta un peu les persiennes. Elle risquait gros à fouler le territoire du capitaine. Mais les truites sont curieuses par nature, l’enquête l’avait ferrée.
Faute de temps, la jeune femme ne s’intéressa qu’aux termes soulignés, aux conclusions de fins de sections et annotations manuelles rajoutées après l’impression, laissant de côté le baratin scientifique.
Les premières pages, rédigées par Stanislas Nowak, le technicien, concernaient l’accident et confirmaient les déductions établies sur place. Les débris de phare n’avaient pas permis d’identifier le type de véhicule. La largeur des traces ainsi que le dessin des pneus, des plus communs, altéraient très peu le large spectre des possibilités. En bref, aux courbes et termes techniques près – énergie cinétique, coefficient de frottement, constante gravitationnelle – une voiture sans ABS, aux pneus moyennement usés, avec le frein arrière droit défectueux, avait percuté un obstacle de façon non intentionnelle, à une vitesse avoisinant les cent dix kilomètres par heure. Quant à l’analyse du sang sur l’asphalte et des morceaux de chair sur les lunettes, on n’en parlait pas dans ce rapport.
Elle cueillit les deux feuillets suivants, les mains moites. Le rapport biologique allait révéler l’aura du meurtre, cette radiance d’éléments invisibles oubliés autour du cadavre.
Elle survola le paragraphe traitant des empreintes de pas prélevées dans l’entrepôt. Rien de bien déterminant, là non plus. Son oreille frissonnait à chaque sonnerie de téléphone ou élévation de voix portés par les murs du couloir.
Le fax vomissait avec une lenteur exagérée ses rectangles de connaissance. Parfois il s’interrompait et reprenait, la mémoire interne saturée.
Le corps en ébullition, elle pinça la feuille encore chaude, chassa d’un souffle une mèche torsadée et dévora les lignes. On y parlait de poil et d’analyse ADN.
De nombreux termes soulignés, écrits en gras, en italique. Lucie entreprit de lire la page avec plus d’attention. Le tic-tac de sa montre lui porta les nerfs à fleur de peau. Ils allaient débarquer, d’un instant à l’autre.
« Nous avons analysé le poil prélevé par le légiste au fond de l’œsophage de Mélodie Cunar. »
Le brigadier plissa les paupières. Le terme « confidentiel » lui rappelait amèrement qu’elle outrepassait ses droits, ce qui mit le feu à sa lecture.
« La portion de graine à la base, la racine ouverte et le bulbe creux prouvent que ce poil provient d’un être vivant ou décédé sous une cinquantaine de jours… L’examen microscopique a révélé un indice médullaire de 0,54, ce qui est beaucoup trop important pour un être humain… traités à l’acide nitrique ont révélé la présence de moelle… séquençage de l’ADN mitochondrial par amplification génétique PCR… L’autoradiographie obtenue a été transmise au département des Sciences Animales de l’INA P-G, à Paris… Grâce à leur banque de données génétiques des races animales, ils ont pu mener une étude comparative avec les caryotypes enregistrés… »
Une porte qui claque. Le cœur qui s’emballe. Fausse alerte.
« Le résultat vient de nous
être retourné, voilà à peine une heure, sous… sont formels à 99,99 %. Le
poil prélevé au fond de l’œsophage est un poil de canidé…
Lucie tressauta, remonta le paragraphe pour en réabsorber les vagues d’encre. Avait-elle bien lu ?