Lucie imaginait les gens, blottis
derrière leur écran à attendre chaque édition du journal comme s’ils s’abreuvaient
d’une émission de télé-réalité. Des reflux nerveux glissaient le long de sa
colonne vertébrale. Au-delà de l’ultimatum, une nouvelle victime les attendrait
peut-être au détour d’un entrepôt, parée d’un sourire
Non !
Elle se prit la tête dans les mains et demanda :
— Les ravisseurs de Mélodie Cunar et de la diabétique ne font qu’un, n’est-ce pas ?
Raviez perdit de sa bonne humeur apparente.
— On n’écarte pas la possibilité. Un point commun troublant existe entre ces filles. Toutes deux étaient atteintes d’une maladie grave et côtoyaient les hôpitaux. L’une à Dunkerque, l’autre au Touquet. Peut-être une coïncidence, vas-tu me dire, mais on baigne dedans depuis le début, alors pourquoi pas ? Sans oublier l’aspect temporel des événements. Malgré la différence d’âge et de statut social, avoue que deux rapts d’enfants réalisés dans le même coin, à des intervalles très rapprochés, explosent les statistiques.
Lucie engloutit son deuxième biscuit et se nettoya le palais d’un claquement de langue avant de demander :
— À votre avis, pourquoi enlever une enfant atteinte d’une maladie qui, sans soins, la conduit irrémédiablement vers une issue fatale ?
— C’est effectivement
Lucie rassembla sa crinière blonde sous un bonnet de laine noire.
— Je crois… Il craint que le ravisseur de Mélodie Cunar ait pris goût à son délire et que… Il pourrait se sentir obligé de recommencer, pour atteindre un but, matérialiser un fantasme en rapport avec des poupées… On peut considérer le rapprochement entre les deux enlèvements comme une montée en puissance de ses pulsions. Le choix d’une victime peut prendre des semaines, voire des mois chez certains psychopathes, or notre intéressé a agi quasi instantanément. Donc deux possibilités : cette jeune fille faisait partie de son environnement quotidien ou alors il a frappé complètement au hasard… Je… — elle se tapota la tempe de l’index – je ne vais pas vous ressortir tout le tintouin sur les milliers de cas psychiatriques dressés par les experts comportementaux. Il faut d’abord que son profil mûrisse dans ma tête.
Raviez haussa ses épaules carrées.
— Que son profil mûrisse dans ta tête ? Ha ! ha ! Elle est
bien bonne celle-là ! Tu joues les
— Ça, c’est vous qui le dites…
Elle laissa parler le silence, semant le plus grand trouble.
— Et puis vous savez, la plupart de ces experts restent cloisonnés dans leurs bureaux sans jamais se déplacer. Je me passionne pour la psychologie criminelle depuis de nombreuses années. Recueils, traités, conférences. Les diplômes ne sont que des morceaux de papiers !
— Chacun son job ! Le nôtre, c’est le terrain, les indices et les preuves ! On n’arrête pas quelqu’un avec du baratin d’étudiant !
Il pointa un doigt vers une armoire bondée de DVD, de livres en vrac.
—
Il se dirigea vers le tiroir contenant la petite boîte en carton. Lucie lui barra le chemin.
— En partie, oui, abrégea-t-elle. Nous y allons ?
— Et dans ce meuble aux vitres teintées, qu’est-ce que tu caches ? Une tête coupée ?
— Je cherche des réponses à certaines questions que je me pose depuis toute petite… Et ça ne regarde que moi…
Alors que la jeune femme s’engageait dans le hall, paquet de biscuits à la main et plaque de chocolat dans la poche, Raviez poussa une dernière remarque. La plus fracassante de ces six derniers mois…
— Au fait, Henebelle… Tout à l’heure, dans la salle de bains… Très beau cul…
21.
Au plus fort de décembre, le zoo de Lille revêtait des allures de ville fantôme, de Pompéi d’acier et de béton pétrifié par les morsures du froid. À l’arrière-plan, les tourelles de la citadelle Vauban égratignaient le ciel tels des Vésuve menaçants tandis qu’au cœur de la cité, des rafales de glace remontaient les allées vierges et chromaient les barreaux des cages vides en un souffle mortel. Il fallait baisser les yeux pour découvrir, au fond des fosses boueuses, des taches sombres, velues, des boules de fourrure immobiles, comme des manteaux enroulés.