— À la pharmacie, après présentation d’un bon de commande. La délivrance de produits vétérinaires est très contrôlée, ce qui n’empêche pas qu’on retrouve chaque semaine, en boîte de nuit, des jeunes shootés à la tilétamine ou à la kétamine. Un bon trip. Vous devriez essayer…
— La possession d’un pistolet anesthésiant nécessite-t-elle un port d’arme ?
— Un fusil hypodermique ? Les vétos ont les autorisations nécessaires pour s’en procurer, tout comme les pompiers, la police ou les équipes de fourrière.
Lucie souffla sur ses doigts engourdis, réchauffa l’encre de son stylo avant de poursuivre :
— Pensez-vous que celui qui a volé le loup et les singes ne fait qu’une seule et même personne ?
Van Boost se posa deux doigts sur la tempe et simula un coup de feu.
— Je l’ai déjà dit à vos collègues ! Pas de doute là-dessus. Même méthode pour pénétrer dans les cages ou enclos, le cadenas cisaillé. Mêmes fléchettes anesthésiantes, produit identique. Si ça continue, le directeur va devoir embaucher un gardien. Un humain qui veille sur les animaux. Amusant, non ?
Lucie alourdissait son carnet d’un pêle-mêle labyrinthique.
— Comment a-t-il tué les singes restants ?
— Bingo ! Vous avez touché le point sensible ! Bien joué brigadier ! Plus futée que vos collègues ! Comment se fait-il que vous ne soyez pas encore lieutenant ?
— Chaque chose en son temps. Répondez à la question s’il vous plaît.
— Bien chef ! Il les a endormis, puis… il les a vidés de leur sang en incisant les artères iliaques externes. Il leur a ensuite ouvert la poitrine, le péricarde, et il a ligaturé l’aorte à sa base.
Lucie se figea. Le monde de furie qui entourait l’assassin avait donc pris naissance ici, dans la tranquillité monastique du zoo.
Elle mordilla son stylo. Pourquoi prendre la peine, le temps, le risque de les mutiler ainsi ? D’ailleurs, pourquoi les mutiler ? En général, un tueur sadique mutile sa victime pour la dépersonnaliser ou alors montrer son emprise sur elle. Pour prouver que les corps transitant entre ses mains lui appartiennent, qu’il est l’artiste et que l’autre représente l’objet, le mouchoir jetable. Mais là, ces animaux ?
Dans son accès de rage, l’assassin avait contrôlé ses gestes, épargné la moitié des animaux en les embarquant avec lui. Pour quelle raison ? Les éliminer plus loin ? Les retenir prisonniers ?
Pourquoi seulement la moitié des singes ?
La moitié…
Lucie demanda :
— Avez-vous vérifié le sexe des bêtes mutilées ?
Les pupilles de Van Boost devinrent lames.
— Vous progressez, chère amie, vous progressez !
— Bon sang ! Arrêtez de jouer ! Que savez-vous que j’ignore ? Qu’avez-vous découvert ?
Van Boost tira sur le bas de ses gants pour bien les retendre sur ses doigts. Le cuir grinça.
— Je n’ai rien découvert. De simples constats, voilà tout. C’est à vous de faire votre boulot.
— Dans ce cas, répondez à mes questions !
— Vous voulez savoir ? Il a embarqué les femelles et éliminé les mâles !
Des femelles… Il tuait les mâles par ce procédé pour le moins intriguant. Mais pourquoi n’avait-il pas reproduit son carnage avec les loups, pourquoi avoir juste endormi les mâles sans leur déchirer la carcasse ? Par manque de temps ! Van Boost affirmait s’être promené cette nuit-là, pour « parler » à ses animaux. Le tueur, alerté, interrompu, n’avait alors pu terminer son travail.
Devant le raclement de gorge de Van Boost, Lucie s’arracha à son film interne et se recadra dans l’axe de la conversation.
— Et… et avez-vous pris des photos des singes mutilés ?
— Je ne suis pas maso à ce point-là ! Encore que… Personne n’a tiré de photos, pas même les flics…
— Faut-il des connaissances particulières pour réaliser ce genre d’acte ? Vider une bête de son sang ? Lui ouvrir le cœur ? Lui… nouer l’aorte ?
Était-ce bien la même Lucie qui parlait ? Celle qui depuis six ans agonisait sous la paperasse, la monotonie des heures trop longues ? Celle qui cherchait l’introuvable et qui vibrait sur les pages d’un thriller ? Van Boost expliqua :
— Les poitrines, les artères étaient incisées de façon très nette. Cela ressemblait plus à un acte chirurgical qu’à un pur jeu de massacre. Vous savez, un cœur de capucin n’est pas plus gros qu’une balle de ping-pong, il faut avoir du doigté pour s’aventurer là-dedans.
— Nouer l’aorte d’un animal revêt-il une signification précise ?
— Surtout en dissection. On ligature les veines ou les artères pour pouvoir isoler, prélever, analyser les organes. C’est aussi une technique utilisée dans les actes chirurgicaux nécessitant une diminution de la pression sanguine.
Van Boost ne disait pas tout. Il retenait ses paroles, se contentait de répondre sans aucune anticipation sur les questions. Il sortit un sachet de dessous sa veste et piocha une lamelle de viande fumée qu’il lança dans la fosse.