Partir, oui… Mais comment empêcher un type au destin brisé d’alerter les flics ? Femme au crâne rasé, la trentaine, l’allure militaire. Très vite, les copies crayonnées de son visage orneraient les vitrines de France et de Navarre.
Elle n’avait pas le choix. Sur les deux mille espèces de mantes religieuses qui peuplent la planète, il n’en existe qu’une seule – une espèce chinoise – qui ne dévore pas son mâle après l’acte d’amour. Alors, parfois, c’est elle qui se fait décapiter. Mieux vaut éviter les exceptions…
— Pourquoi… faites-vous ça ? demanda Sylvain. Pourquoi… avoir tué… cette petite… Qu’avez-vous… fait… de la fille… diabétique ? Que signifie tant… d’horreur ?
— Tais-toi et creuse ! Je ne le répéterai pas !
— Sale… garce !
Sylvain propulsa la pioche avec une force titanesque. L’outil siffla dans l’air et manqua la tête chauve d’un iota avant d’exploser un pan d’écorce. Il jeta ses cent kilos sur la femme armée mais ne parvint qu’à récupérer un talon de rangers à la base du menton. Il dévia, s’alourdit d’un tapis d’épines. Son visage se transforma en une plaie capricieuse. Vervaecke tira le chardon humain par l’encolure du blouson et le plaqua contre le sol, une semelle sur la tempe.
— Pauvre con ! grinça-t-elle. J’en ai maté des dizaines comme toi ! Tu vas ramasser ta pioche et creuser ! Recommence et je te tue, mais pas avec une balle ! Fais-moi confiance, je n’ai pas d’égale pour faire souffrir les porcs de ton acabit !
Sylvain se releva, fit craquer sa mâchoire, récupéra son outil et se remit au travail, peu rassuré sur son sort. En général, les gens qui creusent en pleine nuit sous la menace d’une arme finissent mal. Il voulait mourir certes, mais pas de cette façon…
Une fois la pellicule de gel cassée, la terre se livra sans résistance au mordant de l’acier. Le moment d’en finir approchait.
Le condamné se pencha vers l’avant, dispersa les derniers agrégats qui dissimulaient le magot maléfique.
— On… y est… presque…
Il déblaya le dessus, puis la poignée de la mallette avant de sortir la clé du cadenas de sa poche.
Vervaecke s’approcha avec souplesse, le canon dans sa main, la crosse prête à éclater la boîte crânienne.
Accroupi, Sylvain ouvrit la valise, quand il entendit un branchage se rompre, là, juste derrière lui. Lorsqu’il leva la tête, sa dernière image fut celle d’un éclair de métal fondant dans sa direction…
33.
Lucie ne respirait plus. Son Beretta pointait l’arrière d’un crâne. La masse dressée devant elle s’immobilisa. La tête se tourna lentement.
Rupture cardiaque imminente.
— Norman ? Mais… Mais que fais-tu ici ?
D’un pas chassé, le lieutenant se dégagea du champ mortel.
— Drôle d’accueil… Je… je sais que tu te couches tard, alors j’ai fait un crochet pour te mettre au courant de l’affaire. Puis au dernier moment, quand j’ai entendu les petites pleurer… je ne sais pas… je ne voulais plus t’ennuyer avec ça…
— Tu m’as sacrément fichu la trouille en tout cas ! J’ai cru un instant que… Non, c’est stupide. Allez, entre !
— Il paraît que Raviez et toi êtes passés au vingt heures ?
— Mon premier rôle de figurante muette.
— N’empêche ! Être vue par des millions de personnes, je trouve ça fantastique !
— N’oublie pas que dans ce paquet se trouvent trois ou quatre meurtriers, une centaine de sadiques sexuels et des milliers de pervers… (elle se mangea le poing) Alors ! Vous l’avez coincée ? Et la petite Éléonore ? Dis-moi qu’elle est vivante ! Je n’arrive à joindre personne !
Il s’engagea dans le salon-salle-à-manger-cuisine.
— Tes filles n’ont pas l’air très heureuses de me voir…
Lucie eut un sourire sans vigueur, limite triste. Sur le visage de Norman se déroulait le parchemin du tracas.
— J’ai interrompu Juliette en pleine tétée, répondit-elle. La coquine n’a apprécié que moyennement…
Elle désigna la dune au travers de la baie vitrée.
— Dis… Tu es passé par l’un des sentiers des dunes ?
— Tu plaisantes ? Je me suis garé au bout de l’allée. Avec ce froid de canard, moins on reste dehors, mieux on se porte. Pourquoi une question pareille ?
— Oh ! Pour rien… Mes yeux, mon esprit particulièrement fatigué en ce moment doivent me jouer des tours. Installe-toi dans mon antre d’obscurité… Je préfère la lumière tamisée… Avec un peu de chance ces petits zouaves finiront par s’endormir.
La maman posa Clara sur les genoux de Norman et planta la tétine du biberon entre les lèvres de Juliette.
— Sentir la chaleur des corps les apaise toujours, expliqua Lucie. Elles ont l’impression de se retrouver dans le ventre maternel. Et maintenant raconte-moi, je t’en prie !
Norman glissa le dos de sa main sur la joue abricot. Ses gestes véhiculaient un souffle apaisant, une douceur de pétale en parfaite contradiction avec la tension de ses traits.