— Les ravisseurs agissent en duo, confia-t-il dans un moment de silence. Vervaecke et quelqu’un d’autre. Un homme, une femme, on l’ignore. Dans tous les cas, quelqu’un de particulièrement perturbé…
— Tu plaisantes ?
Le lieutenant secoua la tête.
— Pas du tout. Vervaecke demeure introuvable. On a fouillé chez elle,
dans son jardin, et pour le moment on n’a déniché que dalle. Pas d’animaux
empaillés, aucune pièce secrète. Sa cave a été aménagée en une espèce de
— Comment sais-tu qu’ils sont deux ?
Le lieutenant lui présenta une étiquette de nylon.
— « Pour toi, mon amour », déchiffra Lucie. J’avoue que je suis larguée. Explique-moi ! Et ne la joue pas façon rébus macabre s’il te plaît.
— J’ai arraché cette étiquette d’un ersatz de poupée cachée sous le lit de Vervaecke. Un monstre bardé d’un ruban rouge…
— Le ruban rouge des
Norman grimaça.
— Ce que je tenais entre les mains n’avait rien à voir avec une poupée d’enfant. Un tas de petits os en constituait la charpente. L’intérieur était rempli de… veines sèches, d’organes peints. Et son visage… son visage abject, son corps, étaient faits de peau… de la vraie peau ! Un truc horrible !
Il alluma un appareil photo numérique.
— On se noie dans le pire des cauchemars. Des dizaines d’autres monstres se trouvaient dans des caisses, au-dessus d’une armoire. Aussi infâmes les uns que les autres.
Lucie posa la main sur la poitrine de son bébé. Elle cherchait dans ce souffle infime une source de chaleur, un moyen de puiser de l’assurance. Elle balaya avec grande attention les photos renvoyées par l’écran à cristaux liquides, zooma sur les os, les pieuvres organiques aux couleurs chatoyantes. Les organes cirés, le réseau sanguin pétrifié.
Son mouvement s’arrêta net.
Elle venait de faire le lien.
Les écorchés de Fragonard.
34.
La tension dans l’air du pavillon arquait les corps, tiraillait les nerfs. Lucie parachuta Juliette dans le parc et alluma le téléviseur relié à l’unité centrale d’un ordinateur. L’interface d’un navigateur web s’appropria les millions de pixels alors qu’elle sortait un clavier infrarouge d’un plateau tournant.
— Lucie ! À quoi tu joues ?
Le clavier sur les genoux, Lucie interrogea le moteur de recherche Google. Elle envoya, tout en surfant :
— Les écorchés de Fragonard, Velasco, la plastification du professeur Von Hagens, cela te suggère quoi ?
— Von Hagens… Von Hagens… L’illuminé qui réalise des autopsies en public ?
Lucie déchirait la toile, volait de site en site. Elle murmura :
— Celui qui transforme la dissection en art télévisé, en grand spectacle. Il passe parfois sur les chaînes du câble, où l’on peut observer son travail en direct.
— Tu mates ce genre d’atrocités ?
— Régulièrement… Ne me regarde pas de cette façon ! Le corps a toujours fasciné. À la Renaissance, les démonstrations publiques de dissection attiraient des foules immenses. Les gens, même des enfants, venaient déguisés, comme pour faire la fête. C’est un peu la même chose aujourd’hui, en plus moderne.
— J’ai connu plus gai en matière de fête.
Lucie ne lâchait plus l’écran des yeux. Internet, son domaine de fouilles. Une cave aux trésors inépuisables qui s’ouvrait sur le pire, l’impensable, l’inavouable. L’expansion électronique du mal.
— Que connais-tu de la taxidermie ? demanda-t-elle.
— Euh… Un art d’empailler des animaux. On les vide de leur sang, leurs organes, on tanne la peau pour éviter la putréfaction et on leur bourre le corps de paille. Correct ?
— Presque exact, hormis pour les gros animaux où l’on utilise plutôt des mannequins que l’on habille de la peau tannée. Mais peu importe. Dans tous les cas, les bêtes, comme tu le dis, sont vidées de leurs organes. Léon m’a expliqué la méthode employée. On ôte de leur corps le système lymphatique, les vaisseaux biliaires, les uretères, les conduits thoraciques et salivaires. Ce qui n’était pas le cas avec cette poupée que tu as arrachée, ce… monstre aux veines remplies de cire, aux organes vernis. Face à nous se dresse non pas un simple taxidermiste, mais plutôt un taxidermiste-anatomiste. Un spécialiste qui essaie non seulement de conserver les apparences extérieures en tannant les peaux et habillant les charpentes, mais aussi de préserver une partie de l’organisme. Le résultat sur la poupée que tu as photographiée est ignoble, à des années-lumière de Fragonard ou Von Hagens. Mais notre assassin essaie de se perfectionner. Voilà pourquoi il vole des animaux par trois ou quatre. Il s’entraîne…
Norman se prit la tête dans les mains.
— Parle-moi de cette histoire d’écorchés. Qui est ce Fragonard ?