— Je n’en sais rien… Parfois, je ressens de la répulsion et pourtant, je ne peux m’empêcher d’éprouver aussi une forme d’attirance. Tu sais, déjà toute jeune, je regardais mon père tuer des lapins, et ça me… ça me…
— Fascinait ? hasarda Norman.
— Oui…
Le flic roux soupira avant de détailler la décoration du salon. Les ampoules à faible éclairage, les cadres aux tons sombres, les statuettes africaines déformées, avec leur ventre énorme et leurs jambes noueuses. Et ces cassettes vidéo à n’en plus finir, empilées au-dessus d’une armoire aux vitres teintées. Au commissariat, Lucie donnait l’image d’une fille rangée, presque transparente, limite timide. À des années-lumière de la femme qui se tenait à l’instant face à lui. Sur le fil du rasoir. Oui… Sur le fil du rasoir…
Il la fixa dans les yeux.
— Ton analyse semble cohérente, mais un point m’échappe. À t’entendre, Vervaecke n’est pas taxidermiste et donc n’aurait ni retenu prisonnière, ni tué Mélodie Cunar. Pourtant elle ne possède pas de crêtes papillaires, à l’identique des empreintes relevées sur le lieu du crime. Si elle n’a pas tué, comment expliquer la présence de ses « non-empreintes » autour de la victime ?
Lucie s’assit sur la table du salon, jambes pendantes.
— Je n’ai pas d’explication fiable… Vervaecke erre dans le sadomasochisme, ses goûts bizarres la poussent peut-être à participer aux séances de taxidermie, d’écorchement ? Un certain plaisir des chairs mortes ? Sans précautions particulières, à cause des instruments ou produits dangereux, on se sabote très facilement un doigt ou un œil.
Norman acquiesça. Il pointa un doigt vers le téléviseur.
— Comme tu as vu sur les photos numériques, les poupées trouvées chez Vervaecke étaient bien plus abjectes que le pire de ces écorchés. Ces orbites vides, cette peau puant le cuir, ces poils d’animaux en guise de cheveux, ces membres difformes… J’ose à peine imaginer ce que ces expériences pourraient donner… avec un humain… Ça n’a aucun sens… Aucun sens…
— Ces créations que tu considères comme immondes ne représentent que le reflet d’un désordre interne. Demande au fou s’il est fou, il te répondra que non. Notre assassin possède son propre système de valeurs, ses notions personnelles du bien et du mal. Qui te dit que ces horreurs ne signifient pas à ses yeux la beauté absolue ? Jeffrey Lionel Dahmer, le Cannibale de Milwaukee, a mangé les organes d’une quinzaine de personnes et décorait sa cheminée avec leurs restes, parce qu’il les considérait comme des trophées de chasse. Il trouvait ça « magnifique et valorisant ». Et n’oublie pas que ces squelettes de chats nous suggèrent que l’assassin, à ce moment-là, n’en était qu’à ses débuts puisqu’il s’attaque, depuis des mois, à plus difficile avec les animaux du zoo. Qui dit qu’il n’est pas devenu un véritable génie dans l’art de l’écorchement ? À force d’entraînement, d’acharnement, de lectures, on arrive toujours à ses fins…
Norman se pressa la tête.
— Cet univers glauque me met vraiment mal à l’aise… On en oublierait presque les chauffards qui détiennent les deux millions d’euros.
— Du neuf sur nos taggueurs ? Que donne la liste des employés ?
— Toujours chez Vignys. J’ai dû partir sur les chapeaux de roues pour l’intervention chez Vervaecke. Je la récupère à la première heure.
Norman vint se caler contre Lucie sur le bord de la table, ce qui mit les sens de la jeune maman en ébullition. Dans cet instant on ne peut plus grave, à minuit passé, elle ressentait un besoin gourmand de faire l’amour. Un peu comme un fou rire lors d’un enterrement. On dit qu’au bord de la trentaine, l’appétit sexuel atteint son apogée. Ce qui expliquait que ses organes lui faisaient mal, la taraudaient de l’intérieur comme des forets de chair.
— Tu sais, j’adore les marmots, confia Norman d’une voix douce. Je crois qu’ils arrivent sur Terre tous égaux, avec un esprit pur. De nombreux passages de la Bible rapportent que les bébés naissent sans péché. Ce sont les parents qui créent des monstres. Combien de fois sommes-nous intervenus dans des familles où les maris, les mères parfois, tabassaient leurs enfants à coups de pied dans la figure ? Ces petits êtres ne demandent que le réconfort d’un sourire, la chaleur d’une main. Et que leur apportons-nous ? Nos peurs, notre haine, notre colère. Ils deviennent le miroir cassé de nos propres tourments.
— Tu veux dire que nous créons leurs vices ? Qu’ils absorbent nos défauts ?