— Bien sûr. Tu vois, ma nièce, Sophie, a quatre ans. Un jour, je la regarde s’amuser avec une araignée dans un jardin. Le minuscule insecte grimpe sur son bras et la petite rit comme seuls savent le faire les enfants. Ses gestes sont déliés, délicats, elle a déjà conscience du rapport des forces et de la fragilité des vies. D’un coup, sa mère arrive et se met à hurler, complètement hystérique. Sophie ouvre grand la bouche, ses yeux écarquillés trahissent son incompréhension. « Que m’arrive-t-il ? Pourquoi maman hurle-t-elle ? Est-ce à cause de cette petite bête ? » La mère saisit alors une serviette, frappe sur le bras de Sophie pour en chasser l’araignée et l’écrase ensuite avec une rage inouïe, ordonnant à sa fille de ne plus jamais approcher d’araignées, que les araignées sont méchantes, dangereuses, et qu’il faut en avoir peur. Il faut en avoir peur, c’est comme ça : je crains les araignées, tu dois les craindre aussi ! Depuis ce temps, Sophie se met à pleurer à chaque fois qu’elle rencontre une fourmi, un scarabée ou une araignée…

Il prit la main de Lucie.

— Prends soin de tes filles, prends-en bien soin.

Lucie l’écoutait parler, déverser des phrases qui lui tapaient dans le cœur. Parfois elle répondait, relançait la conversation pour que dure l’instant. Deux heures défilèrent où ils discutèrent de tout, de rien, loin de l’enquête et de son sillage meurtrier. Leurs yeux gonflaient, se chargeaient de fatigue au rythme de la nuit qui progressait. La mollesse du canapé incitait à plus de chaleur, de rapprochements. Leurs regards plus appuyés, souvent gênés, se croisaient. Puis des yeux empreints de tristesse, avec, sur les rétines, les spectres de Mélodie, d’Éléonore.

Les inévitables pleurs vinrent briser les bercements de voix. Lucie ragea entre ses dents et s’arracha du sofa. Direction le coin cuisine.

— Tétée ! Trois heures du mat, et ces demoiselles ont faim ! Pour ça, elles sont championnes du monde ! Mais pour dormir…

— Ne leur en veux pas. La plus grande peur des bébés est de croire à chaque seconde que leur mère les a abandonnés. Cours vite les rejoindre !

Norman se glissa derrière Lucie, le blouson sur l’épaule.

— Je vais te laisser. Dans quatre heures je bosse et j’ai encore de la route pour Calais…

Lucie mit un miel léger dans sa voix.

— Tu sais, tu peux dormir dans ma chambre. Des affaires de Paul, genre rasoir électrique, traînent encore. Moi, de toute façon, je m’installe dans le salon avec les petites. Elles ne s’endormiront que vers six ou sept heures. Pas avant…

Le lieutenant s’appuya sur un battant de porte.

— Je ne voudrais…

— Ne fais pas l’idiot ! Tu vas passer plus de temps sur la route qu’au lit. Ce serait la pire des idioties de faire un aller-retour en étant déjà sur place. Tu trouveras de quoi te laver dans la salle de bains.

— Merci pour l’invitation… À charge de revanche…

— Tiens-moi juste au courant de l’évolution de la situation demain. Je serai joignable sur mon portable…

— Tu ne comptes pas te reposer ?

Lucie songeait aux dizaines d’animaux abandonnés dans les limbes obscurs, chez Léon. À ces poupées écorchées, bâties sur des fondations de chats. Au chien disparu des Cunar.

— Quelques petites affaires perso à régler, mentit-elle. La sieste sera pour plus tard…

— Dis… Je voulais juste savoir… Qu’est-ce qu’il y a dans cette armoire ? Je me suis penché tout à l’heure, pendant que tu décongelais la pizza. On… devine une forme ronde derrière les vitres opaques, comme… À vrai dire, je n’en sais rien…

Lucie se laissa choir mollement dans le canapé et observa les cicatrices qui barraient ses lignes de vie. Elle soupira.

— Depuis toute petite, je cherche les réponses à certaines questions. Le contenu de cette armoire, certains éléments dans ces tiroirs m’aident à y répondre un peu plus chaque jour. Désolée, mais je garde ça pour moi. Personne n’est prêt à comprendre mes secrets…

*

Au bout du sentier qui slalomait entre les dunes, la Bête s’envola avec la brume de l’aube. Des cristaux de gel s’étaient figés dans sa chevelure, au bord de ses narines et sur ses lèvres. Elle aurait dû embarquer le pistolet hypodermique, tirer sur le flic roux avant de s’occuper de la femme. Mais s’attaquer à deux policiers, armée d’un vulgaire tampon d’éther, relevait de la folie.

Elle regagna sa voiture garée au bord de la digue, à trois cents mètres de là, tourna le chauffage à son maximum et démarra en claquant des dents.

La sève du désir avait grimpé en elle jusqu’à attiser ses plus brûlants fantasmes. Elle songeait à ses expériences ; les succès, les trop nombreux échecs. La méthode restait à peaufiner avec l’humain. Les peaux s’abîmaient ou se craquaient trop facilement. Peut-être parce que les enfants sont plus fragiles, leur corps en trop grande mutation.

Maintenant, il lui fallait de la matière première, cette argile indispensable à tout créateur.

Elle considéra sa montre. Cinq heures du matin. Où frapper ?

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