Sylvain lui agrippa le poignet et la contraignit à faire volte-face. L’envie de la traîner chez Vigo, de la confronter à l’opium vert, lui brûlait la gorge.
— Tu dois me faire confiance ! Avec Vigo, on a consulté des sites sur l’emploi. Le marché de l’informatique repart, des postes se créent sur Lille, les entretiens d’embauche vont se multiplier. Ne préviens pas tes parents, OK ? On va rallumer le poêle à charbon, le temps que je règle l’affaire.
— Il est HS ! Le tuyau d’évacuation est déchiré ! C’est bien trop dangereux ! Et puis, ça change quoi ? Tu mets de la pommade sur une jambe de bois ! On ne résout pas les problèmes comme ça !
— Écoute, demain soir c’est le réveillon et l’anniversaire de notre petite fille… Rien ni personne ne viendra gâcher une fête pareille ! Pas cette fois !
Nathalie se réfugia dans les bras de
son homme. Trouver une solution ? Laquelle ? Voilà deux ans qu’ils
avaient arraché le prêt de justesse pour se payer la flamande de leurs rêves,
en proche campagne de Lens. Le grand jardin, les dépendances, le tournis des
volumes intérieurs. À l’époque, la bulle internet avait porté les
informaticiens au rang de demi-dieux. Elle voyait encore Sylvain, cravate entre
les doigts, dans les bureaux de la banque.
Mais une bulle finit toujours par éclater. Aujourd’hui, une start-up fermait chaque heure dans le monde. Les grands groupes industriels, à la chasse aux pertes, s’allégeaient de leurs agences régionales, regroupant les activités sur Paris. Air Littoral, Alcatel, France Télécom… Les Taïwanais qui fabriquaient hier les vêtements concevaient aujourd’hui les programmes informatiques à moindre coût.
Que restait-il à présent ? Des mensualités de mille quatre cents euros à rembourser. Les deux tiers de leurs revenus. Soixante-six pour cent d’endettement.
Sylvain réprima un sanglot. Un vent rugissant balayait toutes ses convictions, son honnêteté, l’ensemble des qualités qui l’avaient formaté en un mouton de la société.
Terminée la vie par procuration.
Peu importait ce qu’il venait de faire. Seul l’argent comptait.
Le sommeil n’emporta pas Sylvain, cette nuit-là. Des rêves à la saveur du réel trottaient dans sa tête. Des mers turquoise, des soleils rouges, des sables blancs.
Dans quelques jours, le velours des billets embaumerait le cadavre et diluerait son visage. La cicatrice se refermerait comme elle s’était ouverte.
Il en avait la certitude…
*
Attentif au moindre battement de lumière, le Monstre s’engagea sur l’océan campagnard avant de disparaître sous des frondaisons menaçantes.
Une forêt, épaisse et infiniment noire.
Il comprenait tout juste ce qui venait de se produire au cœur de la zone industrielle. Une surtension d’événements qui allait changer le cours de son existence, crever l’abcès qui pourrissait depuis des années au fond de son cerveau.
Toute cette douleur, cette haine, cette souffrance. Cette passion inaccessible.
Les deux types à la 306 n’avaient été que le catalyseur d’une évidence inconsciente.
Un cri d’instinct et de joie mêlés claqua dans l’habitacle.
La Bête ne songeait plus à la rançon, même si elle comptait la récupérer rapidement. Ses valeurs s’étaient brusquement renversées. Elle saisissait soudainement la véritable raison qui l’avait poussée à accomplir la tâche finale.
Pas l’argent. Pas la soumission. Pas l’amour.
L’impensable.
Le véhicule s’enfonça dans un hangar aux poutres branlantes, à la tôle cariée de rouille. Loin des lumières du monde, dans une gorge où aucun fou n’oserait s’aventurer. Le moteur stoppa son ronronnement, une ombre se détacha sur le mur, posa le pied au sol et se dirigea vers l’habitation d’avant-guerre, attenante au hangar. Sous la pierre froide, un sous-sol labyrinthique, des caves voûtées et humides dont quelques-unes renfermaient ses ateliers de travail. Les forges de l’enfer…
La silhouette réveilla la cheminée.
Des baisers bleutés, des langues de diables affamés tourbillonnèrent en un
ballet infernal. Autour, les visages intrigants des poupées anciennes,
Le Monstre se dirigea vers le fond de la pièce, dans une obscurité permanente où s’amoncelaient des masques en latex, des mâchoires aux dents arrachées, des crânes perforés. Là, il déverrouilla une porte, alluma la lumière, s’enfonça dans un escalier en colimaçon puis bifurqua dans un tunnel où se succédaient des portes cadenassées.