Pas de réponse. Muselée par la terreur. Dans quel état jaillirait le petit corps féminin ? Quel esprit pouvait résister au choc psychologique de l’enlèvement, de l’enfermement ?

À hauteur d’épaules, un loquet, rabattu de l’extérieur. Lucie le tira, le nuage rouge des ampoules gagna la pièce. Frémissements de peau, compacité des corps cachés. Puis des yeux qui s’allument. Des mâchoires qui s’écartent. Des griffes brandies.

La rage qui explose.

Des masses de poils lui lacérèrent le visage. Sa peau s’arracha, le goût du cuivre monta sur sa langue. Elle se jeta sur le sol, la face en avant, le nez dans les écorces. Elle hurlait à son tour. Les singes disparurent dans le couloir, la queue repliée entre leurs pattes. Des capucins, la peau sur les os.

Lucie ne percevait plus les battements de son cœur. Elle se releva, s’épongea les joues, le front avec l’intérieur molletonné de son blouson. Sa lèvre supérieure pissait le sang.

Dans la pièce déserte, des monts d’excréments. Du pain moisi, de la salade noire, des immondices. Cette fois, elle ne put contenir son estomac. Gerbe instantanée.

Les émanations de cuir atteignirent leur apogée dans les épaisseurs inexplorées du tunnel. Dernière porte. Lucie hésitait à ouvrir quand le gémissement l’attira une nouvelle fois vers l’escalier. Elle s’engouffra dans la bouche d’ombre. À des dizaines de mètres sous la surface, le foret de pierre atteignait la matière grise.

Elle touchait le fin fond du possible. En sang et complètement désorientée. Perdue. Affolée. Frôlant l’asphyxie.

L’encéphale. Réacteur des folies. Processeur du mal.

Des toiles d’araignées couvraient les murs, tels des réseaux neuronaux complexes. Des lampes noires de Wood allumèrent ses vêtements clairs. Les bandes jaunes de son blouson se mirent à luire. Elle ôta sa parka afin d’éviter de ressembler à une cible mouvante mais son pull en laine mauve s’embrasa comme pour indiquer : « pour me tuer, visez la grosse tache lumineuse ». Elle l’enleva aussi. Restait fort heureusement le Damart noir. Un mur de chaleur qui la rendait quasiment invisible. Mais pas invulnérable.

Deux caves à explorer.

Le cortex, siège des pensées et de la conscience.

Le cervelet, berceau des activités subconscientes.

Lucie passa une main sur son visage. Sa paume se couvrit de pourpre. Les entailles, notamment celles proches de l’œil gauche, étaient profondes. La folie guettait, perchée sur son âme.

La… la petite est forcément derrière l’une de ces portes… Même… Même si la femme brune fuit, elle… n’ira pas loin… Les collègues la retrouveront… Sauve la petite… C’est la priorité…

Sous l’arche de la première cave, chauffée par un radiateur électrique, Lucie se figea. Incapable de progresser davantage. Le spectacle défiait l’entendement…

Le cervelet…

Sur le sol couvert de moquette d’un bleu tendre, l’armée des écorchés veillait. Des kilomètres de veines dans les poitrails déchirés. Des postures d’attaque, de repli, des mises en scène de combats hargneux. Dans un angle, un capucin sans peau, accroché à la branche d’un faux caoutchouc. Au pied de l’arbre, assise, museau braqué au ciel, une louve naturalisée au poil brillant, d’un gris argenté. Dans un autre coin, un chien transparent vidé de ses organes, dont ne restait que le squelette, les veines bleues, les artères rouges. Dans sa gueule, le scalp d’un kangourou nain dont l’unité de chair reposait sous la patte avant du chien. Au plafond synthétique paré d’étoiles scintillantes, décoré d’un croissant de lune, des oiseaux suspendus, stoppés dans leur élan migratoire par le fil du bistouri. Leurs ailes déployées. Grandioses.

Lucie oublia de respirer. Cette chambre des morts, d’une beauté indéfinissable, exerçait sur son être une emprise titanesque. L’horreur dévoilait dans cette pièce tout ce qu’elle avait de plus puissant. Le tableau défiait la logique des rêves, l’animosité des cauchemars.

La mise à plat de la plus belle des folies.

Lucie se ressaisit. Que faisait-elle à genoux ? Reprenant son souffle avec difficulté, elle se retourna vers la sortie et remarqua un lit dans un renfoncement éclairé par une lampe aux dominantes violettes. Des draps défaits, un oreiller chiffonné. Un nid d’enfant autour duquel veillaient des dizaines de poupées anciennes, les yeux grands ouverts, un sourire calme. Si belles, tellement effrayantes. Sur le sol, tout autour, des mouches, des centaines de mouches piquées d’une aiguille en plein abdomen. Morbide essaim de trompes et d’yeux bleutés. Sur le côté, une table de chevet encombrée de cadres, de photos. Lucie traversa avec prudence l’armée des insectes, oubliant de surveiller l’issue. Des puissances démentes la transportaient. Elle avait perforé le cerveau du tueur…

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