Le prix de Bill Fougeard était de douze sous d’argent, ce qui, en effet, représentait au moins trois fois la valeur de ce poney sur le marché local. Maigre, sous-alimenté, celui-ci paraissait fort abattu mais ne semblait pas devoir mourir sur-le-champ. M. Fleurdebeurre le paya de son argent et offrit encore dix-huit sous à Merry, en guise de compensation pour les animaux perdus. C’était un honnête homme – riche, comme on comptait les choses à Brie ; mais trente sous d’argent étaient pour lui un rude coup, et le fait d’être escroqué par Bill Fougeard le lui rendait encore plus difficile à supporter.
En fait, M. Fleurdebeurre finit par s’en tirer à son avantage. On découvrit plus tard qu’un seul cheval avait réellement été volé. Les autres avaient été chassés ou s’étaient eux-mêmes enfuis, pris de terreur, et on les trouva en train d’errer aux quatre coins du Pays-de-Brie. Les poneys de Merry s’étaient tout bonnement échappés, et au bout d’un moment (comme ils avaient beaucoup de jugeote) ils prirent le chemin des Coteaux à la recherche de Gros Nigaud. Ainsi, ils demeurèrent quelque temps sous la garde de Tom Bombadil et y trouvèrent leur compte. Mais quand Tom apprit ce qui s’était passé à Brie, il les envoya à M. Fleurdebeurre, qui reçut alors cinq excellentes bêtes à un prix très avantageux. Il leur fallut trimer plus dur à Brie, mais Bob les traita avec bonté ; si bien qu’en définitive, ils jouèrent de chance : ils s’évitèrent un sombre et périlleux voyage. Mais ils ne parvinrent jamais à Fendeval.
Entre-temps, toutefois, M. Fleurdebeurre croyait son argent perdu pour toujours. Et il eut d’autres ennuis. Car il y eut un véritable branle-bas, dès que les autres clients furent levés et eurent vent de l’attaque contre l’auberge. Les voyageurs du Sud avaient perdu plusieurs chevaux et accablèrent bruyamment l’aubergiste ; puis l’on apprit que l’un des leurs avait également disparu dans la nuit : nul autre que l’homme aux yeux louches, l’acolyte de Bill Fougeard. Les soupçons furent aussitôt dirigés sur lui.
« Si vous vous frottez à un voleur de chevaux et que vous l’amenez chez moi, dit Fleurdebeurre avec colère, vous feriez bien de payer pour tous les dégâts au lieu de venir crier après moi. Allez donc lui demander, à Fougeard, où il est votre bel ami ! » Mais il s’avéra qu’il n’était l’ami de personne ; et personne ne put se souvenir à quel moment il avait rejoint leur compagnie.
Après leur petit déjeuner, les hobbits durent refaire leurs paquets et se procurer de nouvelles réserves en prévision du voyage prolongé qu’ils envisageaient à présent. Il était près de dix heures quand ils prirent enfin la route. Dès lors, tout le village bourdonnait d’excitation. La disparition-surprise de Frodo, l’arrivée des cavaliers vêtus de noir, le cambriolage des écuries, sans oublier la nouvelle selon laquelle ce Coureur, l’Arpenteur, s’était joint aux mystérieux hobbits : voilà une histoire que l’on ne se lasserait pas de raconter pendant bien des années de calme plat. La plupart des habitants de Brie et de Raccard, voire bon nombre de ceux de Combe et d’Archètes, s’étaient massés dans le chemin pour assister au départ des voyageurs. Les autres clients de l’auberge étaient debout aux portes ou penchés aux fenêtres.
L’Arpenteur avait changé d’idée, ayant décidé de quitter Brie par la grand-route. Toute tentative de couper immédiatement à travers champs ne ferait qu’aggraver les choses : la moitié des badauds les suivraient pour voir ce qu’ils fabriquaient, et pour les empêcher d’empiéter sur des terres privées.
Ayant fait leurs adieux à Nob et à Bob, ils prirent congé de M. Fleurdebeurre avec maints remerciements. « J’espère que nous nous reverrons un jour, quand les temps seront de nouveau propices, dit Frodo. Rien ne me plairait plus que de séjourner chez vous en paix pour quelque temps. »
Ils partirent d’un pas lourd, anxieux et déprimés, sous les regards de la foule. Tous les visages n’étaient pas amicaux, ni tous les cris qui furent lancés. Mais l’Arpenteur semblait intimider la plupart des Briennais, et ceux qu’il dévisageait se taisaient et disparaissaient. Il marchait en tête avec Frodo ; venaient ensuite Merry et Pippin, tandis que Sam fermait la marche en conduisant le poney, à qui ils n’avaient pas eu le cœur de confier trop de bagages ; mais déjà, il paraissait moins démoralisé, comme s’il approuvait ce soudain revirement de fortune. Sam, lui, mastiquait une pomme d’un air pensif. Il en avait une poche pleine : un cadeau d’adieu de Nob et de Bob. « Des pommes pour marcher et une pipe pour souffler, dit-il. Mais j’ai comme l’impression que les deux vont me manquer d’ici peu. »