L’Arpenteur bondit hors de sa cachette et se précipita vers la Route, fonçant à travers la bruyère avec un cri ; mais avant même qu’il eût bougé ou appelé, le cavalier avait serré la bride à sa monture et s’était arrêté, levant les yeux vers le fourré où ils étaient cachés. En voyant l’Arpenteur, il mit pied à terre et courut à sa rencontre, criant : Ai na vedui Dúnadan ! Mae govannen ! Son parler, de même que sa voix claire et sonore, ne laissèrent aucun doute dans leur cœur : il était de la gent elfique. Nuls autres habitants du vaste monde n’avaient de voix si belles à entendre. Mais il semblait y avoir un soupçon de hâte ou de crainte dans son appel, et ils virent qu’il s’adressait maintenant à l’Arpenteur avec instance et précipitation.

L’Arpenteur leur fit bientôt signe d’approcher. Quittant les buissons, les hobbits se hâtèrent de redescendre jusqu’à la Route. « Voici Glorfindel, qui demeure dans la maison d’Elrond », dit l’Arpenteur.

« Salut à toi ! Que voilà une heureuse rencontre, enfin ! dit le seigneur elfe, se tournant vers Frodo. J’ai été envoyé de Fendeval pour aller à ta recherche. Nous craignions que tu ne sois en danger sur la route. »

« Gandalf est donc arrivé à Fendeval ? » s’écria Frodo avec joie.

« Non. Il n’y était pas quand je suis parti ; mais c’était il y a neuf jours, répondit Glorfindel. Elrond a reçu des nouvelles qui l’ont grandement troublé. Quelques-uns des miens, voyageant dans ton pays delà le Baranduin1, ont appris que bien des choses n’allaient pas, et ils ont envoyé des messages aussi vite qu’ils l’ont pu. Ils disaient que les Neuf avaient été vus de par le monde ; et que tu errais, chargé d’un lourd fardeau, mais sans guide, car Gandalf n’était pas revenu. Peu de gens, même à Fendeval, peuvent chevaucher pour affronter ouvertement les Neuf ; mais si peu qu’ils soient, Elrond les a envoyés au nord, à l’ouest et au sud. On a cru que vous pourriez faire un très long détour pour fuir la poursuite, et finir par vous perdre dans la Sauvagerie.

« C’est à moi qu’il revint de prendre la Route, et je me rendis au Pont de la Mitheithel et y laissai un signe, il y a de cela près d’une semaine. Trois des serviteurs de Sauron se trouvaient sur le Pont, mais ils battirent en retraite et je les pourchassai vers l’ouest. J’en rencontrai aussi deux autres, mais ils s’enfuirent vers le sud. Depuis lors, je suis à la recherche de votre piste. Je l’ai trouvée il y a deux jours et je l’ai suivie par-delà le pont ; et j’ai découvert aujourd’hui l’endroit où vous êtes redescendus des collines. Mais allons ! Il n’y a plus le temps pour d’autres nouvelles. Puisque vous êtes là, il nous faut prendre le risque de rejoindre la Route et continuer notre chemin. Cinq sont derrière nous, et quand ils trouveront votre piste sur la Route, ils chevaucheront après nous, rapides comme le vent. Et ils n’y sont pas tous. J’ignore où peuvent se trouver les quatre autres. Je crains qu’en arrivant au Gué, nous le trouvions déjà tenu par l’ennemi. »

Tandis que parlait Glorfindel, les ombres du soir s’épaississaient. Frodo sentit une grande fatigue l’envahir. Depuis que le soleil avait commencé à descendre, la brume qui voilait son regard s’était assombrie, et il sentait qu’une ombre s’interposait entre lui et le visage de ses amis. La douleur l’assaillait à présent, et une vive sensation de froid. Chancelant, il s’agrippa au bras de Sam.

« Mon maître est blessé et malade, dit Sam avec colère. Il peut pas continuer à chevaucher toute la nuit. Il a besoin de se reposer. »

Glorfindel saisit Frodo au moment où celui-ci s’effondrait. Il le prit doucement dans ses bras et scruta son visage d’un air profondément anxieux.

L’Arpenteur raconta brièvement l’attaque de leur campement à l’ombre de Montauvent, et la découverte du poignard mortel. Il sortit le manche, qu’il avait gardé, et le tendit à l’Elfe. Glorfindel frissonna en le prenant, mais il l’examina avec attention.

« Des signes maléfiques sont inscrits sur ce manche, dit-il ; quoique vos yeux ne puissent peut-être les voir. Conservez-le, Aragorn, jusqu’à ce que nous atteignions la maison d’Elrond ! Mais méfiez-vous, et abstenez-vous autant que faire se peut de le manipuler ! Hélas ! les blessures infligées par cette arme sont au-delà de mes pouvoirs de guérison. Je vais faire tout mon possible – mais je vous engage d’autant plus à partir dès maintenant, sans vous reposer. »

Ses doigts explorèrent la blessure qui glaçait l’épaule de Frodo, et il prit un air plus grave encore, comme troublé par ce qu’il venait d’apprendre. Mais Frodo sentit le froid diminuer dans son bras et dans son côté : une faible chaleur se diffusa de son épaule à sa main, et la douleur se calma un peu. La pénombre du soir parut s’éclaircir autour de lui, comme si un nuage venait de se dissiper. Il distinguait plus nettement la figure de ses amis, et se sentit porté, dans une certaine mesure, par un nouvel espoir et par de nouvelles forces.

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