« Oh, non ! répondit-elle, et son sourire s’évanouit. Ce serait vraiment un fardeau, ajouta-t-elle à voix basse, comme pour elle-même. Les arbres et les herbes et toutes choses qui poussent ou qui vivent dans le pays n’appartiennent qu’à eux-mêmes. Tom Bombadil est le Maître. Personne n’a jamais pris le vieux Tom marchant dans la forêt, pataugeant dans l’eau, gambadant sur le dos des collines, de jour comme de nuit. Il n’a aucune peur. Tom Bombadil est maître. »
Une porte s’ouvrit et Tom Bombadil entra. Il allait maintenant sans chapeau, et son épaisse chevelure brune était couronnée de feuilles automnales. Il rit, puis, allant trouver Baie-d’or, lui prit la main.
« Voici ma belle dame ! dit-il, s’inclinant devant les hobbits. Voici ma Baie-d’or, toute de vert-argent vêtue et portant fleurs à sa ceinture ! La table est-elle prête ? Je vois crème jaune et rayons de miel, pain blanc et beurre ; lait, fromage, herbes vertes, et baies mûres réunis. Cela nous suffit-il ? Le souper est-il prêt ? »
« Il l’est, dit Baie-d’or ; mais peut-être nos hôtes ne le sont-ils pas ? »
Tom claqua des mains et s’écria : « Tom, Tom ! tes invités sont las et tu manques d’oublier ! Venez, joyeux amis, Tom vous rafraîchira ! Mains crasseuses vous laverez, et baignerez vos visages ; manteaux boueux vous ôterez, lisserez votre pelage ! »
Il ouvrit la porte, et ils le suivirent le long d’un court passage se terminant par un coude. Ils arrivèrent dans une pièce basse au toit incliné (un appentis, semblait-il, rattaché au côté nord de la maison). Ses murs étaient de pierre brossée, mais partout recouverts de tentures vertes et de rideaux jaunes. Le sol était dallé, et parsemé de joncs fraîchement cueillis. Quatre épais matelas, avec chacun une pile de couvertures blanches, étaient disposés par terre d’un côté de la pièce. Sur un long banc accolé au mur opposé se trouvaient de larges bassins de faïence ; des aiguières brunes étaient posées tout près, les unes pour l’eau froide, les autres remplies d’eau fumante. De douces pantoufles vertes attendaient à côté de chaque lit.
Lavés et rafraîchis, les hobbits furent bientôt assis à table, deux de chaque côté, tandis que Baie-d’or et le Maître occupaient les extrémités. Ce fut un long et joyeux repas. Les hobbits mangèrent comme seuls le peuvent des hobbits affamés, mais personne ne manqua de rien. La boisson dont ils remplissaient leurs bols semblait être de l’eau claire et fraîche, pourtant elle leur monta au cœur comme du vin et libéra leurs voix. Les invités s’aperçurent soudain qu’ils chantaient joyeusement, comme si le chant était plus facile et plus naturel que la parole.
Enfin, Tom et Baie-d’or se levèrent et débarrassèrent vivement la table. On pria les invités de s’asseoir tranquillement dans des fauteuils, chacun pourvu d’un tabouret où reposer ses pieds endoloris. Un feu brûlait dans le grand âtre devant eux, et il s’en dégageait une odeur suave, comme s’il était fait de bois de pommier. Quand la pièce fut remise en ordre, on éteignit toutes les lumières, sauf une lampe et une paire de bougies posées à chaque extrémité du manteau de la cheminée. Puis Baie-d’or vint à eux, tenant une chandelle ; et elle souhaita à chacun une bonne nuit et un sommeil réparateur.
« Maintenant, soyez en paix, dit-elle, jusqu’au matin ! Faites fi des bruits nocturnes ! Car rien ici ne franchit porte ni fenêtre, hormis le clair de lune, la lueur des étoiles et le vent sur la colline. Bonne nuit ! » Elle quitta la pièce avec un reflet d’argent et un bruissement. Le son de ses pas était comme un ruisselet descendant des hauteurs, arrosant la pierre fraîche dans le calme de la nuit.
Tom resta assis près d’eux en silence, tandis que chacun se cherchait le courage de poser l’une des nombreuses questions qu’il avait voulu poser à table. Le sommeil alourdissait leurs paupières. Enfin, Frodo se décida :
« M’avez-vous entendu appeler, Maître, ou est-ce simplement le hasard qui vous amenait à ce moment-là ? »
Tom remua comme celui que l’on tire d’un rêve agréable. « Hein, quoi ? dit-il. T’ai-je entendu appeler ? Non, je n’ai point entendu : j’étais à chanter. Le hasard m’amenait, si hasard tu l’appelles. Je n’avais rien prévu, mais je vous attendais. Nous avions eu vent de vous et savions que vous erriez. Nous devinions que vous descendriez bientôt à l’eau : tous les sentiers y mènent, tous à l’Oserondule, au creux de la vallée. L’Homme-Saule vieux et gris est un puissant chanteur : bien malaisé pour les petites gens d’échapper à ses rusés dédales. Mais Tom avait là-bas une affaire, une affaire qu’il n’osait différer. » Tom dodelina de la tête, comme si le sommeil l’emportait de nouveau ; mais il poursuivit d’une voix douce et chantante :