– Tu ne dis plus rien ?
– Je suis si fatiguée, Adrian.
– Ne t'endors pas, résiste.
– À quoi bon ?
Elle n'avait pas tort, mourir en s'endormant serait plus doux.
*
* *
Le néon s'alluma, je n'avais aucune idée du temps qui s'était écoulé depuis que nous avions perdu connaissance. Mes yeux eurent du mal à s'accommoder à la lumière.
Devant la porte, deux bouteilles d'eau, des barres de chocolat et des biscuits.
Je secouai Keira, lui humectai les lèvres et la berçai en la suppliant d'ouvrir les yeux.
– Tu as préparé le petit déjeuner ? murmura-t-elle.
– Quelque chose comme ça, oui, mais ne bois pas trop vite.
Désaltérée, Keira se jeta sur le chocolat, nous partageâmes les biscuits. Nos avions recouvré quelques forces et elle reprenait des couleurs.
– Tu crois qu'ils ont changé d'avis ? me demanda-t-elle.
– Je n'en sais pas plus que toi, attendons.
La porte s'ouvrit. Deux hommes portant des cagoules entrèrent en premier, un troisième, tête nue, vêtu d'un costume en tweed fort bien coupé se présenta à nous.
– Debout et suivez-nous, dit-il.
Nous sortîmes de notre cellule et empruntâmes un long couloir.
– Là, nous dit l'homme, ce sont les douches du personnel, allez faire votre toilette, vous en avez besoin. Mes hommes vous escorteront jusqu'à mon bureau lorsque vous serez prêts.
– Puis-je savoir à qui nous avons l'honneur ? demandai-je.
– Vous êtes arrogant, j'aime bien cela, répondit l'homme. Je m'appelle Edward Ashton. À tout à l'heure.
*
* *
Nous étions redevenus presque présentables. Les hommes d'Ashton nous escortèrent à travers une somptueuse demeure en pleine campagne anglaise. La cave où nous avions été enfermés se situait dans les sous-sols d'un bâtiment tout près d'une grande serre. Nous parcourûmes un jardin remarquablement entretenu, gravîmes les marches d'un perron et l'on nous fit entrer dans un immense salon aux murs recouverts de boiseries.
Sir Ashton nous y attendait, assis derrière un bureau.
– Vous m'aurez donné bien du fil à retordre.
– La réciproque est tout aussi vraie, répondit Keira.
– Je vois que vous non plus ne manquez pas d'humour.
– Je ne trouve rien de drôle à ce que vous nous avez fait subir.
– Ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, ce n'est pas faute de vous avoir adressé maints avertissements, mais rien ne semblait pouvoir vous décider à arrêter vos recherches.
– Mais pourquoi aurions-nous dû renoncer ? demandai-je.
– S'il ne tenait qu'à moi, vous n'auriez plus le loisir de me poser la question, mais je ne suis pas seul décisionnaire.
Sir Ashton se leva et retourna derrière son bureau. Il appuya sur un commutateur, les panneaux boisés ornant les murs circulaires de la pièce se rétractèrent, dévoilant une quinzaine d'écrans qui s'allumèrent simultanément. Sur chacun d'eux apparut le visage d'un individu. Je reconnus aussitôt notre contact d'Amsterdam. Hommes et femme se présentèrent sous le nom d'emprunt d'une ville. ATHÈNES, BERLIN, BOSTON, ISTANBUL, LE CAIRE, MADRID, MOSCOU, NEW DELHI, PARIS, PÉKIN, ROME, RIO, TEL-AVIV, TOKYO.
– Mais qui êtes-vous ? interrogea Keira.
– Des représentants officiels de chacun de nos pays, nous sommes en charge du dossier qui vous concerne.
– Quel dossier ? demandai-je à mon tour.
La seule femme de cette assemblée fut la première à s'adresser à nous, elle se présenta sous le nom d'Isabel et nous posa une étrange question :
– Si vous aviez la preuve que Dieu n'existait pas, êtes-vous certain que les hommes voudraient la voir ? Et avez-vous bien mesuré les conséquences de la diffusion d'une telle nouvelle ? Deux milliards d'êtres humains vivent sur cette planète en dessous du seuil de pauvreté. La moitié de la population mondiale subsiste en se privant de tout. Vous êtes-vous demandé ce qui fait tenir debout ce monde si bancal, si déséquilibré ? C'est l'espoir ! L'espoir qu'il existe une force supérieure et bienveillante, l'espoir d'une vie meilleure après la mort. Appelez cet espoir Dieu ou foi, comme vous voudrez.
– Pardonnez-moi, madame, mais les hommes n'ont cessé de s'entretuer au nom de Dieu. Leur apporter la preuve qu'il n'existe pas les libérerait une fois pour toutes de la haine de l'autre. Regardez combien d'entre nous les guerres de Religion ont fait mourir, combien de victimes elles provoquent encore chaque année, combien de dictatures reposent sur un socle religieux.
– L'homme n'a pas eu besoin de croire en Dieu pour s'entretuer, rétorqua Isabel, mais pour survivre, pour faire ce que la nature lui commande et assurer la continuité de son espèce.
– Les animaux le font sans croire en Dieu, rétorqua Keira.
– Mais l'homme est le seul être vivant sur cette terre à avoir conscience de sa propre mort, mademoiselle, il est le seul à la redouter. Savez-vous à quand remontent les premiers signes de religiosité ?