– C'est une merveilleuse hypothèse, s'exclama Ivory, peut-être pas dénuée de sens. À cela près que vous n'avez aucune idée de ce qui aurait pu motiver ces voyages, aussi périlleux qu'improbables.
– J'ai ma petite idée, répondit Keira.
En s'appuyant sur ce qu'elle avait appris de Max, elle suggéra que chaque morceau témoignait d'une connaissance, d'un savoir qui se devait d'être révélé.
– Là, je ne suis pas d'accord avec vous, je pencherais même plutôt pour le contraire, rétorqua Ivory. La fin du texte laisse toutes les raisons de penser qu'il s'agissait d'un secret à garder. Lisez vous-même.
Et tandis qu'Ivory débattait avec Keira, les « ombres de l'infinité » me firent repenser à mon antiquaire du Marais.
– Ce n'est pas tant ce que nous montrent les sphères armillaires qui est intrigant, mais plutôt ce qu'elles ne nous montrent pas et que nous devinons pourtant, murmurai-je.
– Pardon ? demanda Ivory en se tournant vers moi.
– Le vide et le temps, lui dis-je.
– Qu'est-ce que tu racontes ? demanda Keira.
– Rien, une idée sans rapport avec votre conversation, mais qui me traversait l'esprit.
– Et où pensez-vous trouver les morceaux manquants ? reprit Ivory.
– Ceux que nous avons en notre possession ont été découverts dans le cratère d'un volcan, à quelques dizaines de kilomètres d'un fleuve majeur. L'un à l'est, l'autre au sud, je pressens que les autres sont cachés dans des endroits similaires à l'ouest et au nord.
– Vous avez ces deux fragments sur vous ? insista Ivory dont l'œil pétillait.
Keira et moi échangeâmes un regard en coin, elle ôta son pendentif, je sortis celui que je gardais précieusement dans la poche intérieure de ma veste, nous les déposâmes sur la table basse. Keira les assembla et ils reprirent cette couleur bleu vif qui nous surprenait toujours autant ; mais, cette fois, je notai que le scintillement était moins éclatant, comme si les objets perdaient de leur rayonnement.
– C'est stupéfiant ! s'exclama Ivory, plus encore que tout ce que j'avais imaginé.
– Qu'est-ce que vous aviez imaginé ? demanda Keira, intriguée.
– Rien, rien de particulier, bafouilla Ivory, mais reconnaissez que ce phénomène est étonnant, surtout quand on connaît l'âge de cet objet.
– Maintenant, vous voulez bien nous dire à quel endroit fut découvert le vôtre ?
– Ce n'est pas le mien, hélas. Il fut trouvé il y a trente ans dans les Andes péruviennes, mais malheureusement pour votre théorie, ce n'était pas dans le cratère d'un volcan.
– Où alors ? demanda Keira.
– À environ cent cinquante kilomètres au nord-est du lac Titicaca.
– Dans quelles circonstances ? demandai-je.
– Une mission menée par une équipe de géologues hollandais ; ils remontaient vers la source du fleuve Amazone. L'objet fut repéré à cause de sa forme singulière, dans une grotte où les scientifiques s'étaient protégés du mauvais temps. Il n'aurait pas attiré plus d'attention que cela, si le chef de cette mission n'avait été témoin du même phénomène que vous. Au cours de cette nuit d'orage, les éclairs de la foudre provoquèrent la fameuse projection de points lumineux sur l'une des parois de sa tente. L'événement le marqua d'autant plus qu'il se rendit compte au lever du jour que la toile était devenue perméable à la lumière. Des milliers de petits trous s'y étaient formés. Les orages étant fréquents dans cette région, notre explorateur reproduisit l'expérience plusieurs fois et en déduisit qu'il ne pouvait s'agir d'un simple caillou. Il rapporta le fragment et le fit étudier de plus près.
– Est-il possible de rencontrer ce géologue ?
– Il est mort quelques mois plus tard, une chute idiote au cours d'une autre expédition.
– Où se trouve le fragment qu'il avait découvert ?
– Quelque part en lieu sûr, mais où ? Je n'en ai aucune certitude.
– Ça ne colle pas pour le volcan, mais, en revanche, il se trouvait bien à l'ouest.
– Oui, c'est le moins que l'on puisse dire.
– Et à quelques dizaines de kilomètres d'un affluent de l'Amazone.
– C'est tout aussi exact, reprit Ivory.
– Deux hypothèses sur trois qui se vérifient, ce n'est déjà pas si mal, dit-elle.
– Je crains que cela ne vous aide pas beaucoup pour découvrir les autres morceaux. Deux d'entre eux furent mis au jour accidentellement. Et en ce qui concerne le troisième, vous avez eu beaucoup de chance.
– Je me suis retrouvée pendue dans le vide à deux mille cinq cents mètres d'altitude, nous avons survolé la Birmanie au ras du sol à bord d'un avion qui n'avait plus que ses ailes pour en mériter le nom, j'ai manqué de me noyer et Adrian de mourir d'une pneumonie, ajoutez à cela trois mois de prison en Chine, je ne vois vraiment pas où vous voyez de la chance là-dedans !
– Je ne voulais pas minimiser vos talents respectifs. Laissez-moi réfléchir quelques jours à votre théorie, je vais me replonger dans mes lectures, si j'y retrouve la moindre information pouvant contribuer à votre enquête, je vous appellerai.