– Ça c'est la mauvaise nouvelle. Compte tenu de vos absences répétées, votre poste ne sera plus qu'honoraire, vous n'êtes plus titularisé.
– Je suis viré ?
– Non, pas exactement, j'ai plaidé votre cause du mieux que j'ai pu, mais nous sommes en pleine période de restrictions budgétaires et le conseil d'administration a été sommé de supprimer toutes les dépenses inutiles.
– Dois-je en conclure qu'aux yeux du conseil je suis une dépense inutile ?
– Adrian, les administrateurs ne connaissent même pas votre visage, vous n'avez pratiquement pas mis les pieds à l'Académie depuis votre retour du Chili, il faut les comprendre.
Walter afficha une mine encore plus sombre.
– Quoi encore ?
– Il faut que vous libériez votre bureau, on m'a demandé de vous faire renvoyer vos affaires chez vous, quelqu'un doit l'occuper dès la semaine prochaine.
– Ils ont déjà recruté mon remplaçant ?
– Non, ce n'est pas exactement cela, disons qu'ils ont attribué la classe qui vous était destinée à l'un de vos collègues dont l'assiduité est sans faille ; il a besoin d'un lieu où préparer ses cours, corriger ses copies, recevoir ses élèves... Votre bureau lui convient parfaitement.
– Puis-je savoir qui est ce charmant collègue qui me met à la porte pendant que j'ai le dos tourné ?
– Vous ne le connaissez pas, il n'est à l'Académie que depuis trois ans.
Je compris à la dernière phrase de Walter que l'administration me faisait payer aujourd'hui la liberté dont j'avais abusé. Walter était mortifié, Keira évitait mon regard. Je pris le chèque, bien décidé à l'encaisser dès aujourd'hui. J'étais furieux et je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même.
– Le Shamal a soufflé jusqu'en Angleterre, murmura Keira.
Cette petite allusion aigre-douce au vent qui l'avait chassée de ses fouilles éthiopiennes témoignait que la tension de notre discussion du matin n'était pas encore tout à fait retombée.
– Que comptez-vous faire ? me demanda Walter.
– Eh bien, puisque je suis au chômage, nous allons pouvoir voyager.
Keira bataillait avec un morceau de viande qui lui résistait, je crois qu'elle se serait volontiers attaquée à la porcelaine de son assiette pour ne pas participer à notre conversation.
– Nous avons eu des nouvelles de Max, dis-je à Walter.
– Max ?
– Un vieil ami de ma petite amie...
La tranche de rosbif ripa sous la lame du couteau de Keira et parcourut une distance non négligeable avant d'atterrir entre les jambes d'un serveur.
– Je n'avais pas très faim, dit-elle, j'ai pris mon petit déjeuner tard.
– C'est la lettre que je vous ai remise hier ? questionna Walter.
Keira avala une gorgée de bière de travers et toussa bruyamment.
– Mais continuez, continuez, faites comme si je n'étais pas là..., dit-elle en s'essuyant la bouche.
– Oui, c'est la lettre en question.
– Et elle a un rapport avec vos projets de voyage ? Vous allez loin ?
– Au nord de l'Écosse, dans les Shetland.
– Je connais très bien le coin, j'y passais mes vacances dans ma jeunesse, mon père nous emmenait en famille à Whalsay. C'est une terre aride, mais magnifique en été, il n'y fait jamais chaud, papa détestait la chaleur. L'hiver y est rude, mais papa adorait l'hiver, quoique nous n'y soyons jamais allés en cette saison. Sur quelle île vous rendez-vous ?
– À Yell.
– J'y suis allé aussi, à la pointe nord se trouve la maison la plus hantée du Royaume-Uni. Windhouse, c'est une ruine qui comme son nom l'indique est battue par les vents. Mais pourquoi là-bas ?
– Nous allons rendre visite à une connaissance de Max.
– Ah oui, et que fait cet homme ?
– Il est à la retraite.
– Bien sûr, je comprends, vous partez au nord de l'Écosse pour rencontrer l'ami à la retraite d'un vieil ami de Keira. La chose doit avoir un sens. Je vous trouve bien bizarres tous les deux, vous ne me cachez rien ?
– Vous saviez qu'Adrian a un caractère de merde, Walter ? demanda soudain Keira.
– Oui, répondit-il, je l'avais remarqué.
– Alors si vous le savez, nous ne vous cachons rien d'autre.
Keira me demanda de lui confier les clés de la maison, elle préférait rentrer à pied et nous laisser terminer, entre hommes, cette passionnante conversation. Elle salua Walter et sortit du restaurant.
– Vous vous êtes disputés, c'est cela ? Qu'est-ce que vous avez encore fait, Adrian ?
– Mais c'est incroyable tout de même, pourquoi est-ce que ce serait de ma faute ?
– Parce que c'est elle qui a quitté la table et pas vous, voilà pourquoi. Donc, je vous écoute, qu'est-ce que vous avez encore fait ?
– Mais rien du tout, bon sang, à part écouter stoïquement la prose amourachée du type qui lui a écrit cette lettre.
– Vous avez lu la lettre qui lui était adressée ?
– C'est elle qui me l'a lue !
– Et bien cela prouve au moins son honnêteté, et je croyais que ce Max était un ami ?
– Un ami qu'elle a eu tout nu dans son lit il y a quelques années.
– Dites donc, mon vieux, vous n'étiez pas vierge non plus quand vous l'avez rencontrée. Vous voulez que je vous rappelle ce que vous m'avez confié ? Votre premier mariage, votre docteur, votre rouquine qui servait dans un bar...