Tard dans la soirée, il nous conduisit jusqu'à sa grange où il nous fit monter à bord de son pick-up. Il nous déposa à deux cents mètres de la ferme où nous dormions. Nous avons regagné notre chambre à pas de loup et à la lueur d'un briquet qu'il nous avait vendu pour cent dollars... tout rond. Un vieux Zippo qui en valait au moins le double, jura-t-il en nous souhaitant de faire bonne route.

Je venais de souffler la bougie et je tentais de me réchauffer dans ces draps glacés et humides, quand Keira se retourna vers moi pour me poser une drôle de question.

– Tu te souviens de m'avoir entendu lui parler des peuples des Hypogées ?

– Je ne sais plus, peut-être... pourquoi ?

– Parce que, avant de nous demander d'aller payer ses dettes à son vieil ami russe, il m'a dit : « Laissez tomber vos peuples des Hypogées, vous faites fausse route. » J'ai beau ressasser toute notre conversation, je suis presque certaine de ne jamais les avoir mentionnés.

– Tu as dû le faire sans t'en rendre compte. Vous avez beaucoup bavardé tous les deux.

– Tu t'es ennuyé ?

– Non, pas le moins du monde, c'est un drôle de type, plutôt passionnant. Ce que j'aurais aimé savoir, c'est pourquoi un Hollandais est venu s'exiler sur une île aussi retranchée du nord de l'Écosse.

– Moi aussi. Nous aurions dû lui poser la question.

– Je ne suis pas certain qu'il y aurait répondu.

Keira frissonna et vint se blottir contre moi. Je réfléchissais à sa question. J'avais beau revisiter sa conversation avec Thornsten, je ne revoyais pas en effet à quel moment elle avait parlé des peuples des Hypogées. Mais cette question ne semblait déjà plus la troubler, sa respiration était régulière, elle s'était endormie.

*

*     *

Paris

Ivory se promenait sur la berge. Il repéra un banc près d'un grand saule et alla s'y asseoir. Une brise glaciale soufflait le long de la Seine. Le vieux professeur remonta le col de son manteau et se frictionna les bras. Son téléphone vibra dans sa poche, il avait guetté cet appel toute la soirée.

– C'est fait !

– Ils vous ont trouvé sans trop de difficultés ?

– Votre amie est peut-être la brillante archéologue dont vous m'avez vanté les mérites, mais avant que ces deux-là n'arrivent jusqu'à chez moi, on aurait pu voir venir la fin de l'hiver. J'ai fait en sorte de croiser leur route...

– Comment les choses se sont-elles déroulées ?

– Exactement comme vous me l'aviez demandé.

– Et vous croyez...

– Que je les ai convaincus ? Oui, je le pense.

– Je vous remercie, Thornsten.

– Pas de quoi, je considère que nous sommes quittes désormais.

– Je ne vous ai jamais dit que vous m'étiez redevable de quoi que ce soit.

– Vous m'avez sauvé la vie, Ivory. Je rêvais depuis longtemps de m'acquitter de cette dette envers vous. Mon existence n'a pas été drôle tous les jours dans cet exil forcé, mais elle aura été moins ennuyeuse qu'au cimetière.

– Allons, Thornsten, cela ne sert à rien de reparler de tout cela.

– Oh que si, et je n'en ai pas fini, vous allez m'écouter jusqu'au bout. Vous m'avez tiré des griffes de ces types qui voulaient ma peau quand j'ai trouvé ce maudit caillou en Amazonie. Vous m'avez sauvé d'un attentat à Genève, si vous ne m'aviez pas prévenu, si vous ne m'aviez pas donné les moyens de disparaître...

– Tout cela, c'est de la vieille histoire, l'interrompit Ivory d'une voix triste.

– Pas si vieille que cela ; sinon, vous ne m'auriez pas adressé vos deux brebis égarées pour que je les remette dans le droit chemin ; mais avez-vous pesé les risques que vous leur faites courir ? Vous les envoyez à l'abattoir et vous le savez très bien. Ceux qui se sont donné autant de mal pour essayer de me tuer feront de même avec eux s'ils s'approchent trop près du but. Vous avez fait de moi votre complice et depuis que je les ai laissés, j'ai le cœur à l'envers.

– Il ne leur arrivera rien, je vous l'assure, les temps ont changé.

– Ah oui, alors pourquoi je croupis encore ici ? Et quand vous aurez obtenu ce que vous voulez, eux aussi vous les aiderez à changer d'identité ? Eux aussi devront aller s'enterrer dans un trou perdu pour qu'on ne les retrouve jamais ? C'est ça votre plan ? Quoi que vous ayez fait pour moi dans le passé, nous sommes quittes, c'est tout ce que je voulais vous dire. Je ne vous dois plus rien.

Ivory entendit un déclic, Thornsten avait mis fin à leur conversation. Il soupira et jeta son téléphone dans la Seine.

*

*     *

Londres

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