Parcourant ses réponses, elle essaie de cerner l’homme qu’il était, celui qu’il est devenu. Avant l’arrivée des nazis, il habite avec ses parents dans la vieille ville de Prague, au numéro 6 de la rue Kaprova. Son père est pédiatre, sa mère ne travaille pas. Ils doivent mener la vie paisible de la bourgeoisie juive, germanophone et cultivée, assimilée de longue date. Après le bac, Lazar étudie le droit à l’université Charles. Mais dans leur nouveau protectorat, les Allemands ne tolèrent pas l’insubordination des étudiants et de certains professeurs. Ils ferment l’université. De toute façon, les nouvelles lois raciales auraient empêché Lazar de poursuivre ses études. Il va travailler avec son oncle Jakub. L’étudiant devient apprenti charpentier. Exercer un métier manuel a sans doute contribué à lui sauver la vie.
On peut conjecturer que toute la famille est déportée à Theresienstadt à la fin de l’année 1941, puis à Treblinka.
À la question « Avez-vous des ressources personnelles en argent ou en propriétés ? », il répond : «
Il parle couramment le tchèque et l’allemand, écrit savoir un peu de polonais. À la question « Souhaitez-vous retourner dans votre pays d’origine ? », il répond : « NON », en majuscules définitives.
« Pour quelle raison ? »
« Je n’ai plus personne. »
De sa vie, des gens qu’il aimait, la guerre a fait table rase.
Il n’envisage pas davantage de rester en Autriche. Ce qu’il veut ? Aller en Palestine.
Sur la dernière feuille, il a ajouté d’une écriture pressée, raturant certains mots :
« À Treblinka, nous savions qu’aucun de nous ne serait laissé en vie. La révolte a éclaté le 2 août 1943. Certains avaient réussi à voler quelques pistolets et des grenades dans l’arsenal des SS. On a tiré sur les gardes et on a mis le feu au camp. Les Allemands et les Ukrainiens nous ont mitraillés, beaucoup de mes camarades sont morts. Je me suis enfui, caché dans les marais et dans la forêt. J’avais de l’argent sur moi. Avant de travailler comme charpentier, j’étais affecté au tri des affaires de nos frères assassinés. Nous en profitions pour récupérer des billets, des pierres précieuses dissimulées dans les poches et les doublures. Nous les mettions de côté pour notre évasion. Pendant ma fuite, je n’ai rien pu acheter à manger. Les Allemands et les Polonais ratissaient la région, il y avait des affiches placardées partout. Je n’ai pas bougé de mon trou pendant des semaines. Je me nourrissais de ce que je trouvais. Des racines, des baies… À l’automne, le temps a changé. J’avais faim et froid. J’étais seul. Des membres de la résistance polonaise ont trouvé mon abri. Ils m’ont pris tout l’argent que j’avais. En échange, ils m’ont donné des faux papiers.
Après, je suis resté dans la forêt avec les partisans. J’ai participé à des actions avec eux. L’un d’entre eux n’aimait pas les Juifs, il a essayé de me tuer. J’ai décidé de partir. Je me cachais le jour et me déplaçais la nuit. Je voulais franchir la Vistule en évitant Varsovie. Un soir j’ai traversé la voie ferrée, près d’un village. Des policiers polonais attendaient de l’autre côté. Ils m’ont remis à la Gestapo de Varsovie. J’avais mes faux papiers, j’ai réussi à leur cacher que j’étais juif. Ils me soupçonnaient d’aider les partisans, alors ils m’ont déporté à Buchenwald. Là-bas, on m’a affecté au commando du bois. L’hiver a été rude, j’ai perdu beaucoup de poids et de force. Quand les SS ont évacué le camp, j’étais malade. Mes poumons atteints. Les Américains m’ont envoyé me retaper à l’hôpital de Bad Reichenhall.
Aujourd’hui, je me sens prêt à émigrer en Palestine. Je suis encore jeune et le travail ne me fait pas peur. »
Il n’a pas trente ans et écrit « Je suis encore jeune », comme s’il voulait s’en convaincre.
La base numérique mentionne une correspondance qui n’a pas été numérisée. Il faudra qu’Irène la demande aux archivistes du dépôt.
Le dernier document est sa carte d’admission au camp de déplacés de Linz. Irène a du mal à le reconnaître parce qu’il sourit. Mais ses yeux la bouleversent. Elle y retrouve la tristesse de sa photo de Buchenwald.
Sur la carte, un tampon rouge avertit que la carte a été annulée le 17 juillet 1946. L’oiseau s’était envolé pour une « destination inconnue ».
La piste s’interrompt là.
Restent ces yeux de vieillard brisé dans un beau visage fier, ouvert au monde qui vient.
Et le pierrot, énigme de tissu.
Le cheveu en bataille et l’œil cerné, Henning est content. Après avoir passé plusieurs jours à pister toutes les Wita du fichier, il tend à Irène une liste resserrée. Il a écarté celles qui sont mortes trop tôt, ou trop loin de Ravensbrück, ou dont l’âge ne coïncide pas.
— Je ne me trompais pas, regarde : il n’y en a que six qui pourraient correspondre à celle que tu cherches.
À partir de là, Irène a de quoi travailler.
— Je t’ai photocopié les documents que j’ai trouvés sur chacune : listes de transport, feuilles de maladie, sélection pour un commando extérieur…