Elle n’est pas tout à fait sincère. Tant de choses de Hanno lui échappent. Elle ne sait pas interpréter ses retraits, ses silences. Son petit garçon lui paraissait plus facile à déchiffrer. Elle aimait la gravité avec laquelle il formulait ses premières réflexions sur le monde, et ce cheveu sur la langue la faisait fondre. Son ex-mari s’inquiétait : « Il faut l’emmener chez l’orthophoniste ! En grandissant, ce sera ridicule. » Irène formulait une prière muette : encore un peu. Un peu d’enfance, de mots déformés ou réinventés. De cette poésie cocasse pour transfigurer le réel. Les premières années après le divorce, il lui semblait que cet enfant était entièrement d’elle. Péché d’orgueil. Elle le partageait à contrecœur avec son père, ce qui l’obligeait à s’en séparer des jours entiers. Au retour, elle le trouvait changé. Il se comportait comme un invité, accueillant sa tendresse avec une politesse prudente. Il avait besoin de cette transition entre deux mondes, ce no man’s land où il n’était plus vraiment son enfant, ni celui de Wilhelm. Dès le lendemain, il retrouvait sa spontanéité.

Au fil du temps, Hanno a commencé à soustraire des morceaux de sa vie qu’il ne souhaitait pas partager avec elle. Il lui suffit de les envelopper de silence pour qu’ils disparaissent, rejoignant une terra incognita au tracé mouvant. Quand il esquive ses questions, elle a le sentiment de buter sur « la part de Wilhelm ». Pourtant, c’est sûrement à elle qu’il ressemble le plus dans ces moments-là. Comme sa mère, Hanno a besoin de se détacher pour grandir. L’important n’est sans doute pas ce qu’il cache, mais ce qu’il donne librement. Certains jours, elle voudrait qu’on lui rende l’enfant qui ne se protégeait ni de l’amour ni de ses blessures.

Ses pensées dérivent vers le protégé de Wita, dont les pieds nus frémissaient en touchant la neige.

— La piste de ma Polonaise est froide, soupire-t-elle.

— Pourquoi ne pas lancer une recherche sur son prénom ? Si c’était Jadwiga, je te conseillerais de laisser tomber. Il y en a des milliers dans le fichier. Mais Wita n’est pas un prénom courant. Ça se tente.

— Tu crois ?

C’est le genre de boulot dont Henning raffole. Chercher l’aiguille dans le sable. Les impasses apparentes réveillent le Sherlock Holmes sous l’homme placide.

— Je m’en charge, dit-il en balançant son gobelet de plastique dans la poubelle.

Irène tape les chiffres inscrits sur le ventre du pierrot dans le fichier des matricules et découvre une fiche d’admission au camp de Buchenwald, accompagnée de la photo d’un jeune homme brun. Pleins de gravité, ses yeux noirs fixent un point au-delà du photographe. Le visage de Matias Bárta, citoyen tchécoslovaque, dégage une beauté minérale et mélancolique. Arrêté en Pologne en février 1944, il est transféré à la Gestapo de Varsovie et quelques jours plus tard à Buchenwald. Il n’a pas vingt-cinq ans, est charpentier et indique n’avoir plus de famille. Pour justifier son internement, le greffier du camp a noté : « Arrivé en Pologne avec l’Organisation Todt. Soupçonné d’action illégale. » On lui a attribué le triangle rouge des politiques.

De nouveau, elle voit cette silhouette en uniforme rayé se pencher vers Teodor, le jeune Polonais malade, pour lui donner le pierrot de tissu.

Qui étais-tu, Matias ? Pourquoi graver ton matricule sur le ventre de cette poupée, si tu voulais la donner à ce gosse ? Pour qu’il puisse te retrouver après la guerre ? Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir écrit ton nom ?

À son entrée au camp il n’avait qu’une veste, une chemise, un pantalon, des bottes, une casquette et un foulard. Mais le pierrot était facile à cacher. Sur un certificat de travail, elle découvre que Matias Bárta était employé comme bûcheron. Les SS avaient le sens de l’humour : « Toi, le charpentier, va donc couper du bois ! » Par tous les temps.

Au printemps 1944, il est admis au Revier pour une blessure infectée à la jambe droite. Teodor s’y trouve, brûlant de fièvre. C’est sûrement là qu’ils se rencontrent. Début mai, l’adolescent repart pour Neuengamme avec le pierrot. Un an plus tard, l’organisation clandestine des prisonniers parvient à prendre le contrôle de Buchenwald. Au bout de quelques heures, les blindés du général Patton libèrent le camp. Dans ces derniers soubresauts, la trace de Matias se perd. Fait-il partie des insurgés ? A-t-il rejoint les cohortes de déportés épuisés que les SS entraînent dans d’interminables marches de la mort, abattant ceux qui s’écroulent de fatigue ?

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