Irène l’invite à s’asseoir et la jeune femme enlève son manteau et son chapeau, libérant ses boucles brunes et la fragrance d’un parfum ambré.
— Je m’excuse de débarquer comme ça… On m’a dit que vous recherchiez des victimes du régime hitlérien.
— C’est vrai.
Derrière la chaleur de sa voix, Irène perçoit sa nervosité.
— Sur l’histoire de ma famille, je connais certaines choses. Ce qu’on m’a dit, ou ce que j’ai décodé, disons. Aujourd’hui ça ne me suffit pas. Ça a commencé à me travailler à la naissance de ma fille. Je veux savoir qui étaient ces gens. Comment ils ont vécu, comment ils sont morts. Je veux pouvoir raconter leur histoire à ma fille. Du côté de mon père, je sais à peu près. Du côté de ma mère, c’étaient des Juifs polonais. Mon grand-père maternel a réussi à fuir, juste avant que les Allemands ne ferment le ghetto de Varsovie. Il est passé par le Japon, avec sa femme et ses enfants. De là, il a rejoint l’Argentine. Son frère aîné, Medres, a refusé de le suivre avec sa famille pour rester avec leurs parents. Leur père se déplaçait en fauteuil roulant. C’était un vieux soldat, intensément patriote. Il ne pouvait pas croire qu’on lui ferait du mal. On ne sait pas ce qui leur est arrivé. Ni à Medres, sa femme, et à leurs trois enfants. Jusqu’ici, on pensait qu’ils étaient tous morts en Pologne.
— Sauf une. N’est-ce pas ? répond Irène doucement. Celle que vous cherchez.
Lucia Heller lui sourit.
— C’est ce qui m’amène. Mon grand-père n’en parlait jamais. Il ne supportait pas qu’on évoque la Pologne. Mais ma mère avait sept ans quand ils ont quitté l’Europe. Elle a des souvenirs. Quand j’étais petite, elle me racontait des anecdotes sur sa grande cousine Ewa. Elle se battait comme un garçon et détestait ses longues nattes, qu’il fallait refaire tous les matins pour l’école. Un jour, elle les a coupées avec des ciseaux. Pour la punir, sa mère lui a retiré ses livres. Elles se disputaient sans cesse. Ewa voulait la même liberté qu’un garçon, mais sa mère avait des idées arrêtées sur l’éducation des filles…
Irène la remercie de partager ces anecdotes où elle retrouve Eva tout entière. Comme si, en vieillissant, elle n’avait fait que préciser ce qu’elle était dès le départ.
— Elle était l’héroïne de ma mère. Mes sœurs et moi, nous devions nous mesurer à ce modèle. Nous n’étions jamais assez futées, assez courageuses… Pendant ma grossesse, j’ai commencé à me poser des questions. J’en ai parlé à un ami qui a perdu une grande partie de sa famille dans la Shoah. Il m’a montré un courrier que son père avait reçu d’Arolsen à la fin des années quatre-vingt. Il leur avait demandé un certificat de décès pour ses parents, disparus à Belzec. Au bout de deux ans, une dame lui a répondu que l’International Tracing Service avait très peu de traces des victimes juives des centres de mise à mort. À l’arrivée des trains, les gens étaient conduits directement dans les chambres à gaz, sans être enregistrés nulle part. La lettre était signée Eva Volmann. Ça m’a fait un choc ! J’ai envisagé un homonyme, parce que le prénom de la cousine de ma mère s’écrivait
La tristesse dans sa voix émeut Irène, qui lui demande si elle connaît sa date de naissance. La jeune Argentine vérifie dans son agenda : le 30 avril 1930.
— C’est bien elle, répond Irène.
Un jour, elle avait organisé une petite réception-surprise dans le parc de l’ITS pour l’anniversaire d’Eva, réunissant les rares personnes avec lesquelles elle s’entendait bien. Sur le moment, son amie avait paru touchée. Mais après la fête, elle lui avait fait promettre de ne pas recommencer.
— On ne peut pas fumer ici ? interroge Lucia Heller.
— Venez, on va en griller une dehors.
Marcher avec cette jeune femme dans les allées détrempées lui rappelle son premier jour à Arolsen. La saison n’est pas la même, elles frissonnent dans le vent chargé de bruine et, aujourd’hui, c’est elle qui se tient à la place d’Eva.
— Je ne connais pas son histoire, dit-elle en abritant la flamme du briquet entre ses mains, mais je l’ai toujours vue se battre. Contre l’injustice, contre la maladie. C’était quelqu’un, vous savez.
— Quand est-ce qu’elle est morte ? interroge la jeune femme en allumant une cigarette longue.
— Au printemps, ça fera onze ans. Un mauvais cancer… Même s’il n’y en a pas de bons.
Irène étudie le visage solaire de Lucia et cherche une ressemblance. Celui d’Eva ressemblait à un fruit sec. Toute la lumière était concentrée dans son regard.