— Je me serai donné du mal pour rien, dit-elle. Mais je crois qu’il y aura quelqu’un, au bout de l’enquête. Un parent éloigné, un ami… Quelqu’un pour qui ça aura du sens.

— Ça représente beaucoup d’enquêtes ?

— On a des milliers d’objets à restituer, alors on travaille chacun sur plusieurs pistes, auxquelles s’ajoutent les autres missions… On ne chôme pas !

— Tu dois remettre l’objet aux descendants en personne ? demande Antoine, qui la connaît bien.

Elle marque un silence.

— On est censés les accueillir à Arolsen. S’ils ne peuvent pas se déplacer on peut leur envoyer l’objet, mais c’est mieux qu’il y ait une vraie rencontre. Pour nous, c’est une démarche très différente. D’habitude, on enquête sur requête d’un proche. Là ils n’ont rien demandé, c’est nous qui les contactons. Ça peut être violent pour eux. J’essaie de ne pas y penser. Tu n’imagines pas à quel point ça m’angoisse.

— L’ancien patron t’aurait épargné cette épreuve, s’amuse-t-il.

Elle contemple la couleur du vin doré par la flamme.

— Ah ça… Quand il était là, les objets rouillaient dans les placards. J’imagine la tête qu’il ferait s’il revenait à l’ITS. Les archives numérisées, accessibles à tous. Les dizaines de projets qu’on développe avec les lycées, les mémoriaux, les historiens… les visiteurs du monde entier qui viennent voir les traces de leur grand-père mort à Dora. Odermatt en serait malade ! Son pire cauchemar réalisé.

Elle ferme les yeux et le rire d’Eva se mêle aux grésillements du feu, un peu cassé par la clope. Comme elle savourerait cette revanche éclatante !

— Un fonds d’archives, observe Antoine, c’est un peu comme une collection de grenades dégoupillées. Les numériser en accès libre, c’est une belle victoire démocratique.

Elle a coïncidé avec l’arrivée d’une historienne à la direction du centre. Irène y voit une heureuse conjoncture.

— Pour ton rescapé de Treblinka, tu devrais revoir le film de Lanzmann, suggère Antoine. Tu te souviens, celui sur la révolte de Sobibor ?

Elle se rappelle cet après-midi d’automne pluvieux. Hanno devait avoir quatre ou cinq ans. Elle l’avait laissé à sa mère pour rejoindre Antoine au cinéclub de la rue de l’Épée. Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures. Ils étaient ressortis bouleversés par le sourire de ce survivant qui avait accompli l’impossible. Ce jour-là, il avait couru à perdre haleine vers la forêt, les balles sifflaient, ses camarades tombaient autour de lui. Quand il avait atteint le noir des arbres, il s’était endormi. Comme si, après un tel exploit, mourir n’avait plus d’importance.

— Yehuda Lerner, murmure-t-elle.

Avant la révolte, il n’avait jamais tué. Voilà qu’il devait frapper à mort un SS plus grand que lui, dressé de toute sa hauteur, géant échappé d’un conte de Grimm, Le Vaillant Petit Tailleur. Ses doigts serraient le manche de la hache. Sa seule chance, son dernier espoir. En une fraction de seconde, l’impossible était devenu possible. Le sang qui coulait n’était pas le sien, ni celui d’un frère. Le corps du bourreau s’était effondré sur le sol couvert de sciure, dans son uniforme souillé.

Lazar a-t-il appris à tuer, le 2 août 1943 ? S’est-il écroulé de fatigue dans les marais, confiant sa vie à l’eau vaseuse qui masquait l’odeur de sa peur ? A-t-il vu monter dans le ciel la fumée noire du camp incendié ?

— N’oublie pas que Lazare, dans l’Évangile de Jean, est celui que le Christ ressuscite d’entre les morts. À partir de là, sa vie est un mystère… Si ton Lazar a effacé ses traces, tu vas avoir du mal à le retrouver.

Ils conversent jusque tard dans la nuit. C’est toujours à la lisière du sommeil qu’Antoine se libère de sa pudeur et consent à parler de lui. De sa mère vieillissante, qui lui fait payer cher l’amour qu’elle lui porte. Parmi ses six enfants, il est celui qui l’a trahie. Elle lui a inculqué les valeurs chrétiennes, lui a appris à tenir son rang dans la société. Il s’est retourné contre sa famille et lui fait honte. Pourtant, elle ne peut se résoudre à le renier. Quand il n’est pas venu de plusieurs semaines, elle le convoque.

— Tu sais ce qu’elle m’a sorti, l’autre jour ? « Tu vois, j’aurais encore préféré que tu épouses cette petite. Rappelle-moi son nom ? Irène, c’est ça. Elle n’était pas de notre milieu, mais… Somme toute, on aurait pu l’éduquer. »

— M’éduquer ? le coupe Irène, ironique. Ça ne m’étonne pas d’elle.

Elle le soupçonne d’avoir édulcoré les propos de sa mère. Dans le temps, elle parlait d’elle comme d’une « petite plouc sans manières, désarmante de bonne volonté ».

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