Ces dernières années, la vieille dame avait fini par accepter l’homosexualité d’Antoine, même si elle continue à prier pour sa guérison et ne veut rien savoir de sa vie privée. Ce qu’elle ne lui pardonne pas, c’est d’être un « fouille-merde ». D’avoir débusqué les liens que leur famille entretenait avec le régime de Vichy, entre intérêts économiques et amitiés nauséabondes. Circonstance aggravante, Antoine a publié ses découvertes dans un essai remarqué sur la collaboration des notables français. Ses oncles et ses cousins ne lui parlent plus, il est brouillé avec ses frères et sœurs, à l’exception d’Alice, la benjamine. Elle a toujours été la plus tendre. Elle est la seule à connaître Pierre, l’homme qu’il aime.
— Et toi ? demande Antoine doucement.
— Moi ? Rien. Je travaille, répond-elle en tisonnant la dernière bûche.
— Viens à Paris. Tu me manques.
— Bientôt. Toi qui es un bon catholique, dis-moi pourquoi Jésus a ressuscité Lazare.
— Hum… Je crois qu’il l’a fait pour se faire mousser.
— Tu étais nul au catéchisme, non ?
Elle l’entend rire.
Après avoir raccroché, elle laisse le feu s’éteindre. Se demande si sa vocation d’enquêtrice est née au contact d’Antoine. Est-elle une fouille-merde, elle aussi ? Son ex-belle-mère serait de cet avis.
Elle allume son ordinateur, cherche le passage de la résurrection de Lazare dans l’Évangile de Jean. Un commentateur souligne que le Christ pleure. Il est arrivé trop tard pour sauver Lazare. Il l’a fait en conscience. Son ami devait mourir pour qu’il puisse le tirer du tombeau, et que sa gloire se manifeste aux yeux de tous. Pourtant il pleure, car il sait qu’on ne revient pas d’un tel voyage.
Il fait ouvrir le caveau. D’une voix forte, il crie : « Sors de là ! » Lazare titube vers la lumière, le corps ceint de bandelettes. Le Christ ordonne à l’assistance : « Déliez-le et laissez-le aller. » Il le délivre de la mort, mais c’est un cadeau empoisonné. Le revenant terrifie les vivants. Certains projettent de le tuer. Il doit s’exiler, quitter cette terre qui est la sienne. Il ne sera plus chez lui nulle part.
Qu’a-t-il fait de cette deuxième vie ? L’a-t-il vécue comme une chance ou comme une malédiction ?
Elle s’endort en échafaudant des hypothèses. La branche heurte le volet de sa chambre, insistante. Comme pour lui rappeler qu’elle oublie quelque chose, ou quelqu’un.
Chez les parents de Toby, Myriam et Benjamin Glaser, règne toujours un joyeux désordre. Ce dimanche, le parfum d’un plat longuement mijoté embaume la cuisine, et la petite dernière massacre un prélude de Chopin au piano.
— Un peu de calme pour accueillir notre invitée ! rugit Myriam. Vous allez lui briser les tympans. Trop de fausses notes, Sigalit. Allez dire bonjour à Irène.
Trois enfants décoiffés se précipitent pour l’embrasser et Leopold, le grand labrador à la fourrure miel, manque la renverser dans sa fougue. Sigalit, la plus spontanée, lui prend la main pour la conduire au salon. Au sortir d’une longue marche solitaire dans la forêt détrempée, cette tendresse la fait fondre. Depuis le jour où elle a rencontré Myriam au
Elle observe ces enfants qui chahutent et se chamaillent, ignorant ces stratégies d’évitement, ces conflits de loyauté. Son fils n’a jamais connu le paradis de parents heureux vivant sous le même toit. Est-ce que ça le rend plus fragile ou plus fort ?
Elle aime le regard que Benjamin pose sur Myriam. Les gestes tendres qu’elle a pour lui. La drôlerie avec laquelle ils pointent leurs travers respectifs. Ils sont très différents, de caractère et de culture. Myriam est méditerranéenne et profondément croyante, attachée aux rituels et aux symboles. Benjamin, ardent défenseur de l’Europe et de la laïcité, associe volontiers religion et fanatisme. Il n’est pas circoncis, même s’il a accepté que ses fils le soient. Il laisse Myriam les emmener à la synagogue, mais lui faire respecter le
— Il est en permanence rivé à son portable, gémit sa femme. Bel exemple pour les enfants ! Pourtant c’est si beau, le
— Oui, mais il est permis de le profaner pour sauver des vies, répond Benjamin en remplissant les flûtes.