Elle a eu dix-neuf ans hier. Elle est aussi brune que toi. Comme toi, elle aime rire et faire la fête. Elle taquine l’oncle Rafo, qui a beaucoup vieilli et cherche ses lunettes sur son nez. C’est une étudiante brillante, qui nous remplit de fierté.
Si je prends aujourd’hui le risque de t’écrire et de remuer ces souvenirs, c’est parce que, depuis quelque temps, je surprends dans ses yeux une tristesse qui m’inquiète.
Toutes ces années, j’ai respecté ta volonté. Elle ne sait rien de toi, sinon que nous nous sommes aimés et qu’elle est née de cet amour. Elle m’a questionnée sans relâche, mais je n’ai pas cédé.
Aujourd’hui je sens que tu lui manques, qu’elle te cherche. Et je me tracasse,
Je sais que tu n’avais pas la force d’élever un enfant. Mais tu auras peut-être le désir, un jour, de rencontrer cette jeune fille qui te ressemble. Elvire sera bientôt capable de s’assumer seule. Elle est solide, elle n’a pas manqué d’amour. Je crois que si tu la rencontrais, elle te plairait.
Moi, j’aimerais te revoir. M’asseoir en face de toi, t’écouter me parler d’autres voyages, d’autres bateaux. Je ne veux te forcer à rien. Mais nos vies passent si vite, je voulais t’écrire avant d’être vieille. Te dire que je ne peux m’empêcher de penser à toi. Te remercier de m’avoir épargné des mots vides et de fausses promesses. Tu ne m’as pas abîmée, je veux que tu le saches. Tu m’as donné Elvire, et Elvire m’a ancrée dans la vie.
Je ne sais où t’écrire, alors j’envoie cette lettre à Yad Vashem, qui j’espère te la transmettra.
Allegra »
Irène fixe une tache d’encre séchée, près du mot « donné ». Elle a le cœur serré que cette lettre n’ait jamais rejoint son destinataire. De ces vies ravagées, qui recollent leurs morceaux avec de l’amour dépensé à bon escient.
Sur un carnet, elle écrit le nom d’Allegra Torres à côté de celui de Lazar Engelmann. Sur la ligne du dessous : Elvire Torres. Née le 12 mars 1959, à Paris.
Elle se demande si Allegra est encore vivante et ce qu’elle doit faire de cette lettre et des révélations qu’elle contient. Calcule que sa fille aura cinquante-sept ans au printemps. Existe-t-il un lien, même symbolique, entre le pierrot de tissu et le refus de Lazar d’avoir un enfant ?
Pour répondre à ces questions, elle doit retrouver sa trace.
— Pardon Irène, je vous ai fait attendre, dit Charlotte Rousseau. Ils installent le marché de Noël, ça embouteille le centre-ville. On gèle, ce matin ! Entre ce temps de chien et la nuit qui tombe à 16 heures, je frôle la dépression saisonnière… La petite Sibérie de la Hesse n’a pas volé sa réputation !
La neige est arrivée tard, cette année. Dans les rues, on accroche partout des décorations kitsch et pimpantes.
— Comment avance la restitution des objets ? Vous êtes contente ? l’interroge la directrice en lui tendant une tasse de thé.
— Les enquêtes nous posent quelques dilemmes.
— Racontez-moi. Et prenez un biscuit, ils sont faits maison. Ma fille aînée traverse une crise pâtissière.
Irène lui parle de Lazar. Depuis qu’elle a lu la lettre d’Allegra, elle ne peut les chasser de ses pensées. Elle évoque le pierrot de tissu et le matricule inscrit sur son ventre, qui l’a menée au rescapé tchèque à l’identité double : Matias Bárta et Lazar Engelmann. Ce jeune bourgeois de Prague qui voulait faire son droit était-il angoissé de voir les diplomates réunis à Munich sacrifier son pays à une paix provisoire ? Après l’invasion de la Tchécoslovaquie, le jeune homme est chassé de la fac par les nazis, il devient charpentier. Le déclassement s’accélère au rythme des lois anti-juives. Bientôt il est déporté au ghetto de Theresienstadt, puis au camp de Treblinka.
— Il est mort là-bas ? coupe la directrice avec un haussement de sourcil fataliste.
Le nom de Treblinka éteint tout de son ombre.
— Non, il a participé à la révolte du camp et réussi à s’enfuir. Il s’est caché dans la forêt pendant des semaines, jusqu’à ce que des combattants de la Résistance polonaise le débusquent.
— Ah, commente Charlotte. Des survivants ont témoigné que certains d’entre eux n’hésitaient pas à dénoncer les Juifs, ou à les tuer eux-mêmes…
— Certains aidaient les Juifs, d’autres les trahissaient. Ceux qui ont trouvé Lazar Engelmann lui ont procuré de faux papiers, et sans doute sauvé la vie. Les policiers polonais qui l’ont arrêté quelques jours plus tard n’ont pas découvert sa véritable identité. Il a eu de la chance. Les fugitifs de Treblinka qui ont été repris ont été assassinés. Lui a été envoyé à Buchenwald.
— Dans chaque histoire de survie, il y a des hasards miraculeux. Mais il aurait pu mourir à Buchenwald, ou dans une marche de la mort…