La carte était signée ton oncle Rafo, et datée du 7 avril 1920. Le nom de son expéditeur m’était familier. Ma mère avait parfois évoqué devant moi cet oncle chéri, parti vivre en France à dix-sept ans, après le grand incendie. Imaginer que ma mère avait été cette petite fille m’avait déchirée. J’avais glissé la carte dans le cahier et je l’avais rangé.

Il était temps de le rouvrir.

Il paraît que tu joues comme un ange.

De nouveau, ces mots m’ont brisé le cœur. Je donnerais tant pour l’écouter encore. Je vois ses mains voler sur les touches, et je n’entends que le silence.

Au bas de la carte, l’oncle avait écrit son adresse :

Rafael Ferelli, 31, rue Saint-Lazare, Paris VIII.

Rue Saint-Lazare. Le kairos me fléchait le chemin.

Dans un souffle, j’ai annoncé à Anastasia ma grossesse et ma décision. Je m’attendais à des cris et à des larmes, mais elle a fixé mon ventre en silence, comme si elle avait toujours su que ce moment viendrait. Elle y a posé sa main, retrouvant la patience du geste. Au bout d’un moment, elle a senti l’enfant bouger et elle a souri.

Face à mon urgence, elle a déployé un sens pratique et un flegme admirables. Elle m’a aidée à choisir des vêtements pour toutes les saisons. Je croyais qu’elle lutterait contre moi ; elle acceptait mon choix. La carte de l’oncle Rafo avait fini de la convaincre. Peut-être trouvait-elle juste de me rendre à ma famille, s’il en restait quelque chose. Elle m’a demandé de la rassurer quand je serais arrivée à bon port. Si les choses ne se passaient pas comme nous l’espérions, je devrais rentrer par le premier train.

J’ai promis. Sur le quai de la gare, je l’ai serrée dans mes bras. Je lui ai dit, Je reviendrai te voir avec l’enfant.

Elle a abrégé les adieux.

C’est ainsi, mi kerido, que je suis montée à mon tour dans le Simplon-Orient-Express. À travers la vitre, j’ai vu s’éloigner la ville où j’étais née, où ma vie s’était déchirée en deux. Je ressentais autant d’excitation que de crainte. Pourtant j’ai savouré chaque seconde de ce voyage. Il me semblait qu’il me rapprochait de toi.

L’oncle Rafo avait miraculeusement survécu à la guerre. Errer d’une cachette à l’autre à travers la France pour échapper aux rafles lui avait coûté le peu d’argent qu’il lui restait, mais il était vivant. Le cousin Saltiel n’avait pas eu cette chance. Il avait rejoint à Auschwitz ses parents, ses cousins et sa nièce de Thessalonique. Rafo ne voulait pas parler de ces années terribles. Il s’épuisait au travail pour ne pas penser à eux. De retour à Paris, il avait rebâti un commerce de tissu et dirigeait trois boutiques de tailleurs dans le Sentier. Quand je suis arrivée à Paris, il venait de récupérer son appartement de la rue Saint-Lazare au terme d’une longue bataille. Les locataires qui l’habitaient depuis l’Occupation avaient arraché les boiseries et les plinthes avant de partir.

Mon oncle a accueilli avec émotion la fille de sa preziada ermana et l’enfant à venir. À ses yeux, il n’était pas une honte, mais un espoir.

Autour de lui, j’ai trouvé une famille, quelques rescapés de leur communauté séfarade d’avant-guerre. Ils m’ont adoptée sans poser de questions, avec une chaleur réconfortante.

Ici aussi, je me heurte au silence. On n’évoque pas les disparus. La priorité est de travailler beaucoup et de vivre discrètement. De temps en temps, nous partageons un repas de shabbat, une recette de borekitas ou de pastellicos. Quelques mots de djudyo s’invitent dans la conversation, une larme glisse sur une joue. Ce que la guerre nous a arraché est notre secret. Si nous en parlions, qui serait prêt à nous écouter ?

Un dimanche, je me promenais quand un chœur de voix d’hommes m’a arrêtée dans la rue. La porte de l’immeuble était ouverte, je suis entrée. Au milieu de la cour, j’ai découvert une petite église en bois bâtie autour du tronc d’un chêne vivant, dont les branches s’élevaient vers le ciel, au-dessus du toit. À l’intérieur, les murs étaient tapissés d’icônes éclairées de bougies, quelques fidèles priaient debout de chaque côté du tronc, comme dans une forêt. Je croyais rêver. J’ai fermé les yeux, laissant leurs voix basses et profondes me ramener à Thessalonique.

En sortant, la douleur m’a coupé le souffle. Brutalement, j’ai ressenti le manque d’Anastasia. J’aurais voulu qu’elle soit là. Poser ma tête sur ses genoux et l’entendre me dire que j’allais y arriver. Que j’étais assez forte.

Le lendemain, j’ai donné au central téléphonique le numéro de la taverne. J’ai entendu la voix d’Anastasia, si lointaine et fragile. Je lui ai dit : Mamma, l’enfant ne va pas tarder. J’ai peur.

Elle est arrivée la veille de l’accouchement.

Mi kerido, notre fille est née à Paris le 12 mars 1959, sous un ciel hésitant. Je l’ai baptisée Elvire, et certains jours, sous une certaine lumière, je trouve qu’elle ressemble à ma mère.

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