Chaque rendez-vous avec Charlotte Rousseau lui donne l’impression de s’être branchée sur un générateur électrique. Mais l’idée d’abandonner la piste de Lazar attriste Irène. Bien sûr, elle peut imaginer pourquoi il ne voulait pas d’enfant. Mais elle ignore ce qui l’a attiré à Thessalonique, ce qu’il est devenu après avoir quitté Allegra. Elle espère que sa fille lui demandera d’enquêter plus avant.
Janina Dabrowska lui téléphone après le déjeuner. Elle a de bonnes nouvelles, elle a retrouvé la trace d’une Wita Sobieska dans leur fichier. Son mari a demandé à la Croix-Rouge polonaise de la rechercher en 1945. On lui a répondu qu’elle était morte à Ravensbrück. Une survivante de Lublin pouvait en attester.
Janina a déniché des informations sur son mari, Marek Sobieski. Avant la guerre, il possédait une exploitation agricole près de Lublin. Pendant l’Occupation, les nazis expulsaient les paysans polonais de leurs fermes pour y installer des colons de souche allemande. Pour échapper à la déportation, des milliers d’entre eux ont rejoint les partisans dans les forêts. Marek a intégré l’Armée de l’intérieur. À l’été 1944, Lublin a été la première grande ville polonaise libérée. Les communistes ont pris le pouvoir dans la foulée. Aux yeux de Staline, les membres de l’Armée de l’intérieur n’étaient que des gibiers de potence à déporter en Sibérie. Marek a fait de la prison, on l’a accusé d’avoir collaboré avec les Allemands. Le genre d’argument dont les Soviétiques usaient pour salir les Résistants. Il venait d’être libéré quand la Croix-Rouge l’a informé du décès de sa femme.
— Ce qui est étrange, dit Janina, c’est qu’il s’est remarié trois semaines après avoir appris sa mort.
Irène a une pensée pour Wita. Il ne l’a pas pleurée longtemps. Un homme pragmatique, ou pressé de tourner la page de cinq années d’horreurs.
— Et l’enfant ? demande-t-elle.
Janina lui confirme qu’ils avaient un petit garçon, disparu pendant la guerre. La sœur de Wita a initié une recherche en 1949.
— D’après elle, le petit avait été enlevé par les SS.
— Dans le cadre du programme de germanisation ?
— Apparemment. Mais l’enquête n’a pas abouti. Votre Section de recherche des enfants a fini par clôturer le dossier. Ça arrivait souvent, avec les enfants volés sur les territoires occupés.
— Vous pensez qu’il a été adopté en Allemagne ?
— Sans doute. Il ne devait pas avoir plus de deux ou trois ans.
— Pourquoi n’ai-je aucune trace de l’enquête dans nos archives ?
— Le dossier s’est peut-être perdu ? hasarde Janina. Je vais chercher s’il reste des membres de la famille. Avec tout ça, chère Irena, vous allez être obligée de nous rendre visite !
Après avoir raccroché, Irène étudie le portrait au crayon de l’enfant, l’harmonie de ses traits, sa blondeur. Il avait hérité de sa mère les critères de la « beauté aryenne ». Pour tous les deux, ce qui semblait un avantage s’est révélé une malédiction. Songeuse, elle observe l’inscription :
À mesure que son enquête progresse, Wita s’incarne et lui devient plus proche. Elle est cette femme à qui on a arraché son petit garçon avant de la jeter en prison, de la déporter à Auschwitz et à Ravensbrück. Irène la voit. Elle économise ses forces, évite d’attirer l’attention. Dans la pénombre d’un baraquement, elle dessine le visage de son fils. Écrit son nom, sa date de naissance. Après le camp, elle partira à sa recherche.
Elle rencontre ce petit garçon juif, qui a sensiblement le même âge que le sien. Il est seul. Elle s’attache à lui malgré elle, essaie de le sauver sans y parvenir. On les envoie ensemble au Camp des Jeunes. La glaçante gardienne-chef sélectionne le môme pendant l’appel. Wita ne peut se résoudre à le quitter. On ne lui arrachera pas cet enfant-là.
Par deux fois, sa courte existence a été déroutée par l’instinct maternel. Elle avait les qualités traditionnelles des princesses de conte, leur beauté, leur cœur généreux. En définitive, ces cadeaux des fées sont devenus les instruments de sa perte.
Irène étudie le portrait de l’enfant, avec le sentiment qu’il lui incombe de le retrouver. De renouer le fil tranché, et de rendre justice à Wita.
Quand Irène pénètre dans la salle de réunion, il fait déjà nuit. Avec ses cheveux en bataille et ses lunettes qui glissent sur son front, Charlotte Rousseau ressemble à une spéléologue remontant à l’air libre. D’ailleurs elle émerge d’un tas de classeurs et de cartons empilés sur la table :