Assise dans le couloir, Irène se masse les tempes. Cette nuit, elle a rêvé qu’Eva l’avertissait qu’
Pour finir elle a capitulé, remis une bûche dans l’âtre et enchaîné des épisodes de la série
Silke Bauer est ponctuelle. Cela fait deux ans qu’elle a rejoint la Section de recherche des enfants. Auparavant, elle enseignait l’histoire contemporaine à Berlin. Sa spécialité, c’est le programme de « germanisation » de l’Allemagne nazie. C’est pour écrire un essai sur le sujet qu’elle a découvert l’ITS. Pendant dix-huit mois, elle a passé ses congés à inventorier les fonds d’archives. Quand son livre a été achevé, Charlotte Rousseau l’a convaincue de rester.
Elle reçoit Irène dans un bureau soigneusement rangé. Ici, pas de piles de dossiers en équilibre précaire, de mugs oubliés sur une étagère avec un fond de café froid. Une couronne de l’Avent trône en évidence, souvenir de son enfance berlinoise. L’animation de la capitale lui manque. Ici c’est trop petit, dit-elle, on dirait ces villages en bois peint qu’on sort pour la veillée de Noël. Elle a la cinquantaine, des cheveux courts d’un blond éteint, un regard cerné d’insomniaque et, toujours à portée de main, une cigarette électronique de fumeuse repentie. Elle consacre son temps aux « enfants non accompagnés », les mineurs déplacés qui se trouvaient dans les zones d’Occupation de l’Allemagne. À la Libération, les Alliés ont été confrontés à des millions de gamins égarés. Orphelins, petits survivants des camps, jeunes travailleurs forcés. Les organisations de secours devaient en prendre soin, les identifier et organiser leur rapatriement. La plupart étaient mal nourris, traumatisés, mutiques. Les volontaires qui arrivaient des États-Unis ou du Royaume-Uni n’avaient souvent de la guerre qu’une perception lointaine. Ils comprenaient vite que cette mission exigerait d’eux un engagement total. Il leur fallait plus de temps pour réaliser qu’ils n’étaient que des pions sur un immense échiquier, et prendre la mesure de leur impuissance.
— Je cherche un petit Polonais, explique-t-elle à Silke Bauer. Il a été enlevé à la fin de l’année 1941 ou au début de 1942. La Croix-Rouge polonaise a ouvert une enquête qui n’a pas abouti.
— Vous voulez rouvrir le dossier ? Vous avez de nouveaux indices ?
— C’est un peu tôt pour le dire. Sa mère est morte à Ravensbrück.
— Elle a été déportée pour résistance ?
— A priori non. J’ignore pourquoi la police allemande l’a déportée.
— Ils se sont peut-être juste débarrassés d’elle, suggère Silke Bauer.
— Comment les enquêteurs ont-ils découvert le programme de germanisation ?
— Au départ, ce n’étaient que des rumeurs persistantes. Des enfants « de bonne valeur raciale » auraient été raptés par les nazis dans les pays occupés, pour être élevés par des familles allemandes. Ça ressemblait à un conte de Croquemitaine… Et puis des milliers de photos d’enfants ont afflué des pays de l’Est et des pays baltes, et il a fallu se rendre à l’évidence. Aujourd’hui, on estime à deux cent mille le nombre d’enfants kidnappés.
— Deux cent mille ! s’exclame Irène.
— Vertigineux, n’est-ce pas ? Himmler avait ordonné à ses SS de « voler le sang pur » partout où il se trouvait. Ils repéraient les enfants de deux à douze ans qui avaient des traits « aryens ». Ensuite, avec les infirmières nazies, qu’on appelait les