La réponse de Talbot ne figure pas dans le dossier mais une lettre d’Eva, trois semaines plus tard, laisse supposer qu’il lui a accordé un entretien, et la permission d’accéder à certains documents :

« Je ne comprends pas que les fonctionnaires d’une organisation alliée aient pu se montrer si négligents. Vous dites qu’ils ne ressemblent pas à ceux qui nous ont accueillis à la libération des camps, qu’ils ignorent de quoi les nazis sont capables. Mais comment ont-ils pu engager des Allemands sans faire les vérifications nécessaires ? L’idée que cet assassin se cache ici depuis des mois, des années, qu’il a eu le temps de détruire les preuves de ses crimes me rend malade. Je sais que vous comprenez ce que je ressens.

J’ai peur qu’il y en ait d’autres. Donnez-moi plus de temps, Monsieur, et je les débusquerai tous. »

Les réponses du directeur sont manquantes. A-t-il autorisé une enquête discrète, soucieux d’éviter un scandale public qui aurait éclaboussé l’ITS ? Irène fixe le texte avec incrédulité jusqu’à ce qu’il tremble devant ses yeux. Comment a-t-on pu embaucher des anciens SS pour garder les archives de la persécution nazie ? Ont-ils bénéficié de complicités à l’intérieur du centre ?

Elle se connecte à distance au Fichier central et lance une recherche sur Martin Talbot. L’Américain, qui dirigeait l’ITS à un moment où la Haute Commission alliée aspirait à se défaire de ce fardeau en le déposant dans d’autres mains, avait pour mission d’assurer la transition.

« Nous sommes ici pour servir les millions de victimes de cette guerre. Nous les servons quels que soient leur histoire, leur pays d’origine, leurs opinions politiques ou leur religion. Nous servons les morts et les vivants, c’est notre devoir et notre honneur », a-t-il déclaré lors de l’inauguration des nouveaux locaux. Il ne semblait pas le genre d’homme à prendre sa mission à la légère.

« Je sais que vous comprenez ce que je ressens », lui écrit Eva. Elle qui se méfiait de tous accordait sa confiance à ce réfugié juif germanophone de Tchécoslovaquie qui avait fui l’Europe centrale en 1938, et combattu les nazis sous l’uniforme américain.

Irène agrandit un courrier qu’il a envoyé à sa hiérarchie à l’hiver 1952. Il a pour en-tête : « Avenir de l’ITS ». Médusée, elle découvre que les Américains envisageaient d’en transférer la gestion au gouvernement allemand. Obnubilés par les priorités de la guerre froide, les Alliés de l’Ouest étaient prêts à confier à la République fédérale d’Adenauer, loin d’être dénazifiée, les preuves des crimes du Troisième Reich et le destin de ses victimes.

Dès les premières lignes, Talbot entend démontrer à ses supérieurs que ce projet est une hérésie. Il le démonte point par point, avec une froideur rationnelle. Si les Allemands dirigeaient l’ITS, ils pourraient détruire les traces et invalider le verdict du tribunal de Nuremberg. Ils pousseraient les anciens DP vers la sortie pour les remplacer par un personnel allemand moins fiable. Quelle ironie, songe Irène. Ce dernier argument préfigure ce que Max Odermatt a fait trente ans plus tard, avec la bénédiction du Comité international de la Croix-Rouge.

« J’ai découvert récemment que quarante-cinq de nos employés allemands avaient occupé un poste élevé dans la SS ou à la Gestapo, écrit Talbot. Une enquête a démontré que l’un d’entre eux avait tenté de mettre le feu aux archives. Tous avaient été engagés à l’ITS par des agents des organisations alliées, au mépris de toutes les règles de précaution et des lois de dénazification. J’ai procédé à leur renvoi immédiat, mais je ne saurais trop vous mettre en garde contre le danger de laisser des criminels de guerre accéder aux archives. Si cette affaire devenait publique, la réputation de la Haute Commission alliée et celle de l’International Tracing Service en seraient entachées à jamais. C’est pourquoi je suggère de confier les archives à une commission internationale, qui superviserait le personnel et ses missions. »

Irène avale une gorgée de vin. Le secret a été bien gardé. Talbot a-t-il promis sa coopération à Eva en échange de son silence ?

Il lui revient une conversation qu’elles avaient eue, quelques mois après l’arrivée d’Irène au centre. Elles venaient de déjeuner avec le Cerveau, qui les avait régalées de ses anecdotes cocasses. Irène était sous le charme, et Eva avait concédé :

— Un homme délicieux, aussi modeste que courageux. Nous sommes peu nombreux de la première équipe à être restés. La plupart ont préféré quitter l’Allemagne au départ des troupes d’Occupation.

— Et vous deux, pourquoi êtes-vous restés ? avait-elle demandé.

— Je ne peux pas répondre pour lui. Moi, je n’avais plus rien. Ici, au moins, je me sentais utile. Et puis, il fallait bien que quelqu’un veille sur les archives. Tu as entendu parler de Cerbère, le chien qui garde les Enfers ?

— Oui, pourquoi ?

— Tu ne trouves pas que je lui ressemble ? avait dit Eva, et son rire de fumeuse avait retenti dans le couloir.

Elle l’entend encore.

<p>Karol</p>
Перейти на страницу:
Нет соединения с сервером, попробуйте зайти чуть позже