— Les enfants volés étaient l’enjeu d’une bataille féroce entre les Allemands, le gouvernement militaire américain et les représentants de leurs pays d’origine, résume l’historienne. Pour simplifier, les Allemands ne voulaient pas les rendre. Beaucoup de parents d’accueil étaient attachés à ces mômes. Pour d’autres, ils représentaient une main-d’œuvre gratuite. Quant aux Américains, ils ne voulaient pas indisposer l’Allemagne fédérale, leur nouvelle alliée dans la guerre froide. Et répugnaient à envoyer ces enfants grossir les rangs du bloc de l’Est.

Les chercheurs d’enfants étaient pris en tenaille entre l’autorité militaire et leur propre dilemme. Quel était l’intérêt de leurs protégés ? Les retirer à leurs parents adoptifs, c’était leur infliger un nouveau déchirement, les déraciner pour une patrie oubliée. Les leur laisser, c’était cautionner les crimes nazis, légitimer le rapt comme moyen d’adoption. Fallait-il les abandonner à d’anciens ennemis ? Les condamner à la misère d’un pays contrôlé par les Soviétiques ?

— Après la guerre, la journaliste Gitta Sereny recherchait les enfants volés, lui dit Silke. Dans une interview, elle mentionne une directive officieuse de l’autorité militaire américaine, qui ordonnait d’envoyer aux États-Unis, au Canada ou en Australie des enfants dont les parents avaient été localisés dans les pays de l’Est.

— Leurs parents les attendaient dans leur pays et on les réinstallait ailleurs… ? Pour ne pas les rendre au bloc soviétique ?

— Oui. Elle écrit : « Comment avait-on pu donner l’ordre que ces enfants, qui avaient déjà souffert deux fois le traumatisme de perdre leurs parents, leur foyer, leur langue, soient transportés comme des paquets au-delà des mers et lâchés dans un nouvel environnement inconnu ? »

Elles vont fumer sur le balcon. La neige fondue laisse apparaître çà et là l’ardoise des toits.

— C’est inhumain, ce qu’on a fait à ces gosses, lâche Irène. Vous croyez que ça a pu arriver au petit Karol ?

— Possible. À moins que l’enquête n’ait vraiment échoué. Ce qui est sûr, c’est que sur les deux cent mille disparus, on en a rendu à peine vingt-cinq mille à leur pays d’origine. Et qu’en 1949, ça arrangeait beaucoup de monde qu’on ne les retrouve pas. Peut-être que le vôtre a été laissé à ses parents adoptifs. On a dit à la Croix-Rouge polonaise qu’il était introuvable et détruit le dossier.

— Il faudrait pouvoir discuter avec des agents de l’époque…

— J’en ai rencontré quelques-uns pour écrire mon livre. Je vous donnerai leurs coordonnées, lui dit l’universitaire en la raccompagnant.

Après l’avoir quittée, Irène roule jusqu’à Cassel. Elle déniche un livre de Gitta Sereny dans une librairie du centre. Son titre conradien, Into That Darkness, l’invite à voyager au cœur des ténèbres de Treblinka. Elle y cherchera la trace de Lazar.

Elle dîne seule dans un petit restaurant grec, loin du vacarme des brasseries. Commande un verre d’ouzo en pensant à Allegra, qu’elle n’arrive pas à imaginer vieille.

Sur l’écran de son téléphone, un témoin lumineux l’avertit de l’arrivée d’un nouveau mail.

Janina Dabrowska a retrouvé les descendants du mari de Wita. Elle joint une adresse, à proximité de Lublin.

« Irena, je crois que vous aimerez ma surprise. J’ai eu du mal à la dénicher, elle avait été mélangée à un autre dossier. De quoi patienter jusqu’à votre voyage en Pologne ! »

En pièce jointe, une photo, qu’elle agrandit d’un geste impatient. Une Wita plus jeune y tient dans ses bras un petit garçon blond. Sa bouche collée à l’oreille de l’enfant, elle lui murmure un secret et il rit, chatouillé par son souffle, oubliant le gros œil noir de l’objectif. Il n’a pas plus de dix-huit mois. Une boucle blonde glisse sur l’œil droit de Wita, qui fixe le photographe d’un air tendre et frondeur. Elle rayonne. Irène mesure ce qui s’est éteint, entre cet instantané et le cliché d’Auschwitz.

La main potelée de l’enfant est posée sur le cou de sa mère, et ce détail brise le cœur d’Irène. Cette tranquille assurance d’être aimé, protégé.

Elle ose faire à ces deux-là une promesse qu’elle espère tenir.

<p>Eva</p>

Elles se dévisagent en silence, intimidées par la présence du magnétophone. Sur l’étiquette de la minicassette, on peut lire : « Eva Volmann, 7 novembre 1978. »

— Je n’avais pas imaginé faire un tel voyage, avoue Lucia Heller.

Depuis leur première rencontre, son visage a pris une gravité nouvelle. Elle est lestée de ces vies invisibles dont elle a cherché l’empreinte sous le préau d’une école, dans une arrière-cour, devant la vitrine d’un bijoutier qui abritait naguère une épicerie kasher ou sur les pierres tombales d’un cimetière envahi par les ronces.

— On va vraiment entendre sa voix ? demande-t-elle encore, et Irène acquiesce.

Elle n’a pas eu le courage d’écouter l’enregistrement avant l’arrivée de Lucia.

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