A-t-il pu se procurer le pierrot à l’intérieur du camp ? Sa fiche indique qu’il y a passé dix-huit mois avant d’être transféré à Neuengamme.

Une autre mentionne que Teodor a été admis au Revier de Buchenwald un mois avant son transfert, pour une scarlatine. Sur la feuille de maladie, le médecin a écrit « forte fièvre » en marge d’une courbe de température éloquente. L’infirmerie du camp était l’antichambre de la mort. L’adolescent en est sorti au bout de quelques jours. Dans quel état ? L’a-t-on transféré dans un autre camp parce qu’il était trop faible pour travailler ?

Irène se frotte les yeux ; une image s’invite sur sa rétine. Un infirmier du Revier, dans son habit rayé de déporté, tend au gamin fiévreux, qu’on va charger à bord d’un wagon à bestiaux, ce pierrot récupéré sur un enfant mort.

Ces visions ne sont que des hypothèses qu’elle doit confronter au réel. Chercher la preuve.

Elle sort fumer une cigarette sur la terrasse qui surplombe le parc. Un sms de Hanno clignote sur l’écran de son portable. Il est chez les parents de Toby et ne la retrouvera que dimanche matin : « On doit réviser les partiels et je travaille mieux avec lui. Ça ne t’embête pas ? » Tobias est le meilleur ami de son fils depuis le Kindergarten. Ils partagent un studio sur le campus de l’université de Göttingen. Il y a dix ans, quand Irène a enfin pu parler librement de son travail avec ses amis, Myriam Glaser, la mère de Tobias, n’en est pas revenue. Elle lui a alors confié que sa grand-mère maternelle juive, émigrée en Palestine peu après l’invasion de la Tchécoslovaquie, avait un jour écrit à l’International Tracing Service.

— Elle n’avait plus beaucoup d’espoir. La réponse est arrivée au bout de trois ans. Tout le monde était mort : ses parents, leurs frères et sœurs, leurs enfants… Dora était la seule survivante.

Sa santé avait décliné brutalement. Elle s’était éteinte au printemps suivant, après avoir vu sa petite-fille souffler dix bougies.

Cette histoire remontait à une période où Irène ne travaillait pas encore à l’ITS, mais elle était bien placée pour savoir qu’à l’époque, les requêtes mettaient des années à être traitées. Lorsque les enquêteurs finissaient par répondre, ils envoyaient un résumé succinct des informations retrouvées, n’étant pas autorisés à transmettre des copies des documents originaux. Ces interdits étaient désormais de l’histoire ancienne. Un matin de juin, Irène a emmené Myriam à l’ITS pour lui montrer les maigres traces administratives de sa famille maternelle. Ses larmes, en découvrant leurs noms sur une liste de transport vers Theresienstadt, ont renforcé leur amitié.

Irène pianote : « Moi qui espérais que tu me préparerais un bon dîner. Embrasse Myriam de ma part. » C’est une plaisanterie entre eux. L’art culinaire de son fils se résume à rater la cuisson des spaghetti et finir par commander des pizzas.

La réponse arrive vite : « Elle va t’appeler. Elle dit que je suis trop maigre. Elle veut me remplumer. » Irène sourit. Les spécialités de Myriam, en particulier son hamin qui mijote des heures à feu doux, figurent depuis longtemps parmi les plats préférés de Hanno.

Elle consulte le dossier de Teodor Masurek. Si elle ne restitue pas l’émotion des archives papier, la numérisation fait gagner un temps précieux et permet à tous les employés d’accéder à la grande majorité des documents. Jusque-là, seuls quelques archivistes spécialisés avaient le droit de les consulter.

La vie de Teodor tient en quelques fiches, et recèle des surprises. Irène tombe sur une lettre que sa mère a adressée au commandant du camp de Buchenwald. Sa ferme se trouvait alors dans la partie de la Pologne qui n’était pas annexée au Reich, le Gouvernement général. Un réservoir de main-d’œuvre forcée, une zone de non-droit, le dépotoir de tous les indésirables du Troisième Reich. Les nazis pillaient ce territoire et pressuraient ses habitants. La Pologne avait refusé de collaborer et le payait au prix fort.

Elzbieta, qui espère naïvement qu’un commandant de camp de concentration puisse être saisi de pitié, lui écrit en allemand, usant de formules si déférentes qu’elles en deviennent étranges. Et trahissent combien elle redoute l’autorité lointaine de cet homme auréolé d’éclairs et d’insignes à tête de mort.

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