J’ai longtemps hésité à vous écrire. Je m’y résous parce que ce médaillon appartenait à une femme qui a été assassinée. Cette histoire me réveille la nuit. Je pense à cette inconnue et à ses proches, qui ignorent peut-être ce qui lui est arrivé. Si j’étais à leur place, je voudrais savoir. Alors j’ai fini par me décider, même s’il est difficile d’accepter qu’une grand-mère aimée ait pu participer à ces horreurs. Si je n’avais pas lu ces pages de mes yeux, je ne pourrais le croire.
Avant tout, chère Madame, je dois vous demander de garder pour vous ce que je vous confie. Je me suis renseigné à votre sujet. La tante d’un de mes amis a retrouvé grâce à vous le fils qu’elle avait eu d’un soldat français. Elle m’a dit que même si vous n’étiez pas allemande, vous étiez respectueuse et digne de confiance. Faites ce que vous pouvez pour cette pauvre femme, mais je vous en prie, n’exposez pas ma famille à la douleur et à la honte. Je veux porter seul le poids de cette histoire.
En 1943, ma grand-mère venait d’avoir vingt ans. Elsie aurait aimé continuer ses études mais son père était fermier à Derental, en Basse-Saxe. Il voulait qu’elle travaille sur l’exploitation. La guerre en a décidé autrement. Du fait de la conscription, elle a été réquisitionnée comme gardienne au camp de concentration de Ravensbrück. Pendant mes études de droit, j’ai découvert qu’elle avait été jugée après la guerre et qu’elle avait purgé une peine de prison. J’ai interrogé ma mère. Elle m’a dit qu’Elsie était une victime d’Hitler, comme beaucoup de gens embrigadés dans cette guerre. Après ça, elle a jugé que le sujet était clos et ma grand-mère ne l’a jamais évoqué devant moi. Avec le recul, je m’interroge sur mon manque de curiosité. Il m’aurait été facile d’aller consulter les archives du procès. Peut-être que j’avais peur.
Après avoir lu la confession d’Elsie, vous aurez toutes les raisons de la trouver monstrueuse. Sachez qu’elle était très tourmentée, dévorée par l’angoisse. Sa fin n’a pas été douce. Quand je l’ai vue sur son lit de mort, c’était comme si elle avait lutté jusqu’au bout contre un adversaire invisible.
Je ne cherche pas à atténuer sa responsabilité. Mais je ne peux m’empêcher de me demander ce que j’aurais fait à sa place, si on m’avait envoyé dans ce lieu atroce. Quelle était sa marge de manœuvre ? Peut-on rester humain, dans un cadre où l’inhumanité est la règle ? Ces questions me hantent. Je ne reconnais pas la femme simple qui a pleuré de fierté le jour où j’ai réussi l’examen du barreau. Comme s’il y avait toujours eu deux Elsie, qui ne pouvaient cohabiter. Celle qui était enfermée dans la boîte a fini par détruire l’autre. Je voudrais préserver le souvenir de celle que nous avons aimée dans le cœur des miens.
Je vous confie ce vœu peut-être illusoire, chère Madame. Je pense à cette Polonaise assassinée. J’espère que vous pourrez lui rendre justice sans jeter l’opprobre sur ma famille. »
Irène allume une cigarette à la fenêtre. Cet homme s’adresse à elle comme à une déesse de pierre qui pèserait sans ciller la valeur des hommes. Il condamne et justifie dans le même mouvement, n’arrive pas à dire ce qui a tué cette femme. S’en tient à ce participe passé,
Les meurtriers ne sont pas son affaire, mais les traces des victimes éclairent des trouées d’obscurité, et le sang séché éclabousse les descendants. L’héritier voudrait se libérer d’une dette écrasante. S’il doit en passer par cette archiviste française, qu’elle se rassure : Elsie Weber a payé. Au-delà du verdict d’un tribunal d’après-guerre, et jusqu’à son dernier souffle.
La fumée de cigarette se désagrège dans le paysage mouillé par l’averse. Les silhouettes et les temporalités se confondent, ressuscitant un dimanche de Pâques d’il y a vingt ans. Le déjeuner familial où son mari et elle venaient annoncer sa grossesse avait tourné au désastre. Elle revoit le visage de son beau-père, figé en un masque haineux. Elle ne voulait juger personne, mais s’entendait prononcer des paroles définitives. L’amour que son mari lui portait s’était fracturé ce jour-là. Elle était redevenue l’étrangère sur le seuil de leur maison.
Les mots de l’avocat sonnent ironiquement à son oreille :
Les bruits étouffés qui lui parviennent des pièces voisines la dérangent. Le bourdonnement de la ruche. Irène a besoin de s’en abstraire, de clarifier le flux de ses pensées.
Elle va fermer la porte, et commence à lire la confession d’Elsie Weber, datée du mois d’avril 1975 :
« Ma fille, quand tu liras cette lettre, je serai dans ma tombe. Les gens ne se gêneront pas pour parler contre moi. Je ne pourrai plus m’expliquer. C’est pourquoi je t’écris, pour que tu saches.