« Je me permets de formuler cette humble requête de bienveillance : je suis veuve et possède une exploitation agricole de neuf hectares. Comme l’atteste mon certificat médical, je suis aujourd’hui dans l’incapacité de travailler. Et mon fils Teodor se trouve maintenant dans votre camp de concentration, parce qu’il a commis la faute de soustraire quelques pommes à notre récolte, réservée à vos soldats. Il est encore jeune, il n’a pas mesuré la gravité de son acte. J’atteste sur ma vie que c’est un bon garçon, qui ne m’a donné jusqu’ici que des motifs de fierté. Je n’ai que lui. Sans mon garçon, je ne suis pas en état de m’occuper de mon exploitation. Et à l’heure actuelle, chaque fermier doit s’efforcer de tirer le maximum de sa terre. »

Il est peu probable qu’elle ait rédigé cette lettre elle-même. Elle se sera fait aider par un plus savant, capable de traduire son impasse en une formule susceptible de forcer la porte du camp : « À l’heure actuelle, chaque fermier doit s’efforcer de tirer le maximum de sa terre. » Argument pragmatique : c’est l’intérêt des Allemands, pour nourrir les vainqueurs qui ont toujours faim.

La dernière ligne implore le commandant de lui rendre son fils. Teodor signifie « don de Dieu ». Ce que Dieu a donné, les hommes d’Hitler l’ont repris. Pour quelques pommes.

Onze mois plus tard, l’adolescent est transféré à Neuengamme. Mal en point, il embarque pour plusieurs jours de voyage dans la promiscuité d’un wagon à bestiaux. Quel réconfort a-t-il trouvé dans ce jouet de tissu ? Cela fait presque deux ans qu’il a perdu la liberté. Un mois plus tard, il aura quinze ans. Elle revoit Hanno à cet âge. Sous les coutures du jeune homme, on devinait encore le petit garçon. Mais les gamins déportés sont projetés dans une peau d’adulte, le corps rompu, la candeur brisée, avant même l’âge des premières forces.

En 1946, Elzbieta s’adresse à la Croix-Rouge polonaise pour retrouver son fils. Après la guerre, les ravages et les incendies, la déroute de l’ennemi nazi, l’arrivée de l’adversaire russe. Des années qu’elle l’espère. Dans son cœur, il a toujours treize ans, la cicatrice à son menton est encore fraîche. Elle ne le reconnaîtrait pas s’il passait la porte. Un étranger, dont la dureté la pétrifierait. Il faudrait oublier ce qu’elle sait de lui, le réapprendre.

L’ITS reçoit une demande de recherche individuelle au nom de Teodor. Pendant des semaines, les enquêteurs fouillent les archives de Neuengamme. L’enquête est close à la fin du mois de mai. L’adolescent figure sur une liste de déportés dont les cadavres ont été identifiés dans la baie de Lübeck, et inhumés dans une fosse commune. Elzbieta devra voyager loin pour dire adieu à son fils.

Printemps 1945. À l’approche des armées alliées, des milliers de déportés de Neuengamme sont chargés dans des trains à destination de Hanovre, Bergen-Belsen ou Sandbostel. Ces trains de marchandise humaine sont déroutés sans cesse, les voies bombardées. Des centaines de prisonniers meurent sous les frappes alliées. Ceux qui respirent encore, une fois à Lübeck, sont enfermés dans la cale de quatre paquebots SS au mouillage dans la baie. Au fil des jours, les cadavres s’accumulent. Un matin, les SS les conduisent au large et hissent les pavillons à croix gammée. Après avoir quitté les paquebots sur des bateaux à moteur, ils abandonnent les déportés à leurs cercueils flottants. Les Anglais bombardent ces bâtiments de guerre aux couleurs nazies et les envoient par le fond. Des sept mille détenus séquestrés dans leur ventre, cinq cents parviennent à s’échapper à la nage. La plupart meurent d’épuisement ou sont tués par les SS à l’approche du quai.

Teodor se trouvait à bord du Cap Arcona. Les archives ne disent pas s’il a réussi à fuir sa prison flottante, s’il avait encore assez de force pour nager, s’il a été assassiné, ou si son cœur a lâché après cette dernière épreuve.

Une petite vie, broyée dans un engrenage mortel.

Irène a encore le temps d’appeler Janina Dabrowska. Cette jeune femme travaille à la Croix-Rouge de Varsovie et parle couramment allemand. Bien qu’elle ne l’ait jamais rencontrée en chair et en os, une complicité précieuse s’est instaurée au fil de leurs conversations téléphoniques.

Peu de chance que la mère de Teodor soit en vie, mais Irène lui demande de vérifier s’il y a des descendants. En dictant l’adresse de la ferme, elle observe le pierrot, éprouve le besoin de le toucher. De ses doigts gantés, elle soulève machinalement le vêtement blanc terni. Sa respiration s’accélère.

Sur le ventre de tissu, quelqu’un a écrit des chiffres. Un matricule.

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