— La fille de Madame Torres habite ici ? souffle Irène, le cœur battant.
— Pour sûr. Je l’ai vue grandir. J’avais quinze ans. J’étais au premier, chez les Pelletier. Je gardais les enfants et je faisais du ménage, les courses, un peu de couture. Des fois, Madame Allegra me laissait la petite.
Irène se demande quel âge peut avoir cette petite dame, au travail depuis l’âge de quinze ans. Elle la suit dans une cour où quelques arbres nus espèrent le printemps. La gardienne lui montre deux fenêtres à l’angle de la façade ensoleillée.
— Vous pouvez monter, si vous voulez, dit la gardienne. C’est les vacances, elle a ses enfants.
Irène fixe les rideaux rouges aux fenêtres. Quelques secondes, elle s’imagine grimper les marches, sonner à la porte. Rencontrer cette inconnue dans l’intimité familiale. Que lui dirait-elle ? Elle espérait commencer par Allegra. Sa mort rebat les cartes. Si Elvire ne sait rien de son père, Irène devra lui dévoiler la vérité. Elle ne peut arriver les mains vides, sans avoir réfléchi, préparé sa visite.
Elle se ravise.
— Je reviendrai, dit-elle.
Elle rejoint Antoine et Hanno à la sortie du musée.
— T’étais où ? demande son fils, surpris de la voir en nage.
— Je l’ai retrouvée, dit-elle, les yeux brillants.
— Qui ça ?
— La fille de Lazar.
— Le voilà ! s’écrie Henning.
Sur l’écran de l’ordinateur, un jeune homme blond court entre les voitures dans une rue de Berlin, en levant un drapeau rouge. Il porte une veste en cuir et un pantalon pattes d’éléphant. Ses cheveux souples sont décoiffés par le vent, un large sourire plisse ses yeux clairs. Il n’a pas trente ans, une allure juvénile.
Irène le fixe, fascinée, jusqu’à ce qu’il passe le drapeau à un autre figurant et disparaisse du champ, comme dans une course de relais. Elle n’en revient pas. Et si c’était vraiment lui, le fils de Wita, l’enfant volé qui l’obsède depuis des mois ?
Henning a eu du mal à dénicher des images de Karl Winter. D’ordinaire, c’est lui qui tenait la caméra. Après plusieurs jours de recherches infructueuses, il a fini par découvrir sur un obscur site de cinéphiles qu’il avait participé à ce court métrage à la fin des années soixante, intitulé
— Tu es un génie, lui dit-elle.
À la mi-janvier, un courrier de la Croix-Rouge allemande l’a informée que Otto et Irma Winter étaient morts au début des années quatre-vingt. Leur maison munichoise avait été vendue, il n’y avait pas trace d’un Karl Winter en Bavière. Il aurait fallu retrouver le notaire qui avait rédigé l’acte, mais leurs services étaient débordés, l’enquête pouvait mettre des mois à aboutir. Au même moment, Irène était accaparée par une mission urgente : rechercher les descendants de travailleurs forcés qu’une entreprise de la Hesse voulait indemniser.
Charlotte Rousseau lui a suggéré de faire appel aux volontaires. Sur le site de l’ITS, le centre venait de créer une page dédiée à la restitution des objets, sous le hashtag #stolenmemory. Certains membres de l’équipe l’avaient déjà étrennée, les premiers résultats étaient encourageants. Des gens les contactaient de plusieurs pays, séduits par l’idée de jouer les détectives amateurs. Irène a indiqué la dernière adresse connue de Karl Winter, le nom de ses parents adoptifs et sa date de naissance.
Deux mois plus tard, au milieu de réponses trop vagues ou à côté de la plaque, elle est tombée sur le message d’un médecin de Hambourg à la retraite : « J’ai connu un cinéaste qui portait ce nom à Berlin, dans les années soixante. Il avait une trentaine d’années, ça pourrait coller. » Elle lui a envoyé un mail. En 1966, pendant ses études, il avait participé à un rassemblement contre la guerre du Vietnam. Un inconnu les avait filmés. Après la manifestation, ils avaient discuté autour d’une bière. Le type leur avait dit qu’il tournait des films pour ébranler les consciences. Il ne l’avait jamais revu. Des années plus tard, un ciné-club du centre-ville passait un film de Karl Winter. En voyant le nom sur l’affiche, il s’était souvenu de lui. Il était allé voir son film avec sa petite amie de l’époque. Ils l’avaient trouvé décousu et ennuyeux. « J’en garde un bon souvenir, parce qu’on avait passé la séance à se bécoter. On était jeunes… », concluait-il.
Elle s’est dit que chercher un obscur réalisateur d’avant-garde des années soixante était un boulot pour Henning.
— Ce n’était pas très difficile, tempère son collègue. Je suis un fils de soixante-huitards, la contre-culture n’a pas de secrets pour moi. J’ai grandi dans les vapeurs d’encens et de marijuana.
— Ah, voilà d’où tu tires ce calme et cette patience de brahmane, le taquine Irène.
— Peut-être, mais alors par réaction. Mes parents étaient du style à vouloir tout péter, à l’époque. Ils se sont rencontrés en apprenant à fabriquer des cocktails Molotov ! D’ailleurs, je me demande si ça n’a pas sauté une génération… Cette nuit, les jumeaux ont fait un sit-in dans le salon. Ils réclamaient un biberon et un dessin animé.