— C’est hors de question. Je vous défends d’emmerder mon père avec cette histoire à dormir debout, vous m’entendez ?
D’un geste brusque, il repousse le médaillon vers elle.
Son hostilité la prend de court. Le sang pulse à ses tempes et elle perd contenance :
— C’est à votre père d’en décider, vous ne croyez pas ? Peut-être qu’il a besoin de savoir d’où il vient. Peut-être que ça le hante depuis toujours. Il faudrait au moins lui poser la question.
— Si vous voulez tout savoir, mon père va très mal, répond-il d’une voix sourde. Il est atteint de la maladie d’Alzheimer. Il vit dans une clinique, et la dernière chose dont il a besoin, c’est de perturbations de ce genre ! Alors vous allez oublier votre roman policier, retourner à vos archives et nous laisser tranquilles.
Irène se lève comme s’il l’avait giflée. Une déconfiture totale. Elle enfile son manteau, la gorge serrée. Au moment de ranger le pendentif, elle se ravise et le regarde :
— Je suis désolée, pour votre père. Ce ne sont pas des choses faciles à dire, je suis sans doute maladroite. Mais c’est aussi votre histoire, votre héritage. Si votre père a été enlevé, c’est un crime qui a brisé plusieurs vies. À Varsovie, il y a une femme qui attend son frère depuis soixante-dix ans. Qui donnerait tout pour le retrouver. Je vous demande juste d’y réfléchir.
Elle s’en va, laissant le médaillon sur la table.
Les jours passent et Rudi Winter ne donne aucun signe de vie. Ce silence mine Irène. Elle finit par s’en ouvrir à Myriam.
— Tu sais, moi je le comprends, lui répond son amie. C’est violent de découvrir que les bases sur lesquelles on s’est construit sont peut-être un mensonge. Il veut protéger son père. Laisse-lui le temps de digérer tout ça.
— Et s’il refuse de connaître la vérité ? demande Irène.
— C’est son droit. Il faut que tu sois prête à l’entendre.
— Oui, mais s’il refuse, il prive Agata de la possibilité de retrouver son frère. Ce n’est pas juste.
— L’injustice, c’est ce qu’on a fait subir à ces enfants. Ton gars, il fait comme il peut avec ça. Chacun développe ses stratégies pour surmonter un traumatisme. La grand-tante de Benjamin a survécu à Auschwitz. À la Libération, elle s’est rajeunie de deux ans. Les deux années qu’elle a passées au camp, elle les a effacées, purement et simplement. Elle faisait comme si ça n’avait jamais existé. Alors on n’en parlait pas, on respectait son choix. On se disait que pour elle, c’était sans doute une question de survie.
Irène sait qu’elle a raison. Même si elle rêve de réunir Agata et son frère, elle n’est pas là pour panser leurs blessures ; juste pour restituer quelques bribes d’une histoire que les héritiers sont libres de refuser.
Cette nuit-là, dans son cauchemar, Rudi Winter ne veut plus la revoir et lui interdit d’approcher son père. Son regard gris la toise, glacial, tandis qu’elle s’acharne en vain sur les boutons de son manteau. Elle n’arrive pas à le fermer, son ventre de femme enceinte est déjà trop gros. Elle se réveille en sursaut.
En arrivant au centre, elle photocopie la lettre d’Allegra avec la traduction de Montse Trabal, et les glisse dans une enveloppe adressée à Elvire Torres. Elle lui écrit qu’elle a découvert ce courrier dans leurs archives. Elle laisse Elvire en prendre connaissance, espère qu’elle n’en sera pas trop ébranlée, et se tient à sa disposition si elle souhaite en discuter. Elle ajoute que l’International Tracing Service a également en sa possession un objet qui appartenait à Lazar Engelmann.
Elle a longuement hésité. C’est peut-être une lâcheté, mais cette fois elle ne veut rien forcer, préfère laisser Elvire venir à elle.
Le même jour, elle reçoit des nouvelles de Lucia Heller :
« Chère Irène,
Je ne sais comment vous exprimer notre reconnaissance. Les documents que vous m’avez envoyés nous bouleversent.
Vous vous excusez d’avoir retrouvé si peu de choses à Varsovie, mais vous n’imaginez pas la valeur de ces traces pour nous. Rendez-vous compte qu’il ne nous reste rien d’eux. Pas même une tombe où nous recueillir.
À travers le texte d’Eva, ma mère a retrouvé son oncle Medres, aussi doux et sage que dans sa mémoire. Elle regrette que son père soit mort avant d’avoir pu le lire, car ce frère chéri lui a manqué chaque jour de son existence. Dans la fratrie, mon grand-père était l’entrepreneur et Medres l’intellectuel. Ils s’admiraient et se chamaillaient sans cesse.
Ma mère se souvient qu’Eva était en rébellion contre sa mère. Elle gardait d’Estera l’image d’une femme réservée, attachée aux convenances. Découvrir qu’elle a pris les armes dans le ghetto a été un choc ! Dans ces heures tragiques, Estera et Eva ont fait preuve d’un grand courage. J’espère que ma fille et mes nièces s’en souviendront, et que leur exemple les rendra plus fortes.