« Cher Monsieur, lui écrit-elle, je travaille à l’International Tracing Service où je suis chargée de retrouver les descendants d’anciens déportés. L’une de mes enquêtes en cours pourrait concerner votre père. Pourriez-vous m’accorder un moment ? Ce serait très précieux. Je peux me déplacer jusqu’à vous. »

Elle ajoute une formule de politesse et envoie le message.

Par une soirée pluvieuse et froide de la semaine de Pâques, elle l’attend dans un café de la Friesenstrasse, au sud du quartier berlinois de Kreuzberg. Le documentariste tourne à quelques rues d’ici, sur le terrain de l’ancien aéroport de Tempelhof, qui abrite depuis quelques années un centre d’accueil pour les réfugiés. Obtenir un rendez-vous n’a pas été sans mal. Sa première réponse était laconique : il trouvait sa requête intrigante mais il était en plein tournage et n’avait pas le temps. Penser à Agata qui vieillissait chaque jour, à Karl Winter qui luttait peut-être contre un cancer l’a rendue persuasive, elle a fini par obtenir gain de cause. Cela fait une heure et quart qu’elle poireaute dans ce café plein de courants d’air. Elle peut témoigner que le printemps n’est pas encore arrivé à Berlin. Quelques mois après l’attentat, la ville semble avoir retrouvé son calme, en tout cas en surface. Elle commande un autre thé à la menthe. Derrière les vitres, le crépuscule infuse son bleu profond dans le gris du ciel. Les lampadaires allument des reflets sur les trottoirs détrempés.

Au moment où elle envisage que Rudi Winter lui ait posé un lapin, une silhouette informe recouverte d’une cape de pluie s’ébroue sur le seuil du café. Une fois ôtés la toile imperméable et l’encombrant sac à dos, elle reconnaît le visage de la photo, avec quelques rides en plus, des cheveux grisonnants et une barbe de trois jours. Note qu’il ne porte plus de lunettes. Avec sa polaire et son harnachement, on dirait un randonneur de retour de trek.

— Irène Martin ? dit-il en lui tendant la main. Désolé, j’ai fini plus tard, avec cette foutue pluie.

— Vous tourniez au centre pour les réfugiés ?

— Un documentaire pour la télé, précise-t-il. Juste après l’attentat, la police est venue perquisitionner le centre, ils cherchaient un Pakistanais. Ils l’ont relâché quelques heures plus tard. Les réfugiés ne sont pas tranquilles, des bandes de fachos traînent près du centre. Ils étaient encore là ce matin. Certains puaient l’alcool à vingt mètres. Ils viennent chercher la baston, essaient de foutre le feu. Leur idée de l’hospitalité.

Irène déplore que les débats continuels sur le droit d’asile, attisés par l’extrême droite, entretiennent un climat nauséabond depuis l’attentat.

— Vous n’êtes pas venue m’écouter parler des demandeurs d’asile, la coupe Rudi Winter d’un ton pressé. Je ne connais pas l’International Tracing Service. Et je ne comprends pas bien ce que mon père vient faire dans vos enquêtes sur les déportés.

Elle sent qu’il a envie de se débarrasser d’elle. Il n’est pas réceptif, mais elle n’a guère le choix. Elle n’a pas fait ce voyage pour repartir bredouille.

Irène déplie sa serviette en papier sur la table, sort le médaillon de l’enveloppe et le dépose avec précaution devant lui.

Il observe la Vierge à l’Enfant dans sa mandorle en émail, le bleu de sa robe et l’or fané des auréoles, la chaîne en bronze noircie.

— Ce pendentif appartenait à Wita Sobieska, une détenue polonaise de Ravensbrück, lui dit-elle. Avant de la déporter, les nazis ont enlevé son petit garçon. Il n’avait pas trois ans. Je pense qu’il a été confié à un foyer Lebensborn, et adopté en Allemagne.

Maintenant, elle sent qu’il lui accorde toute son attention.

Elle ouvre délicatement le médaillon, lui montre le portrait de l’enfant :

— Sa mère a dessiné son visage. Vous voyez ? Elle a écrit son nom et sa date de naissance. Malheureusement, elle a été assassinée avant de le retrouver.

— C’est une histoire touchante, mais je ne vois pas en quoi elle me concerne, dit-il.

— Il y a de fortes chances que cet enfant soit votre père, répond-elle, ignorant son cœur qui bat la chamade.

— Non, la coupe-t-il, péremptoire. Vous vous trompez de personne. Mon père est allemand.

— Mais il a été adopté, n’est-ce pas ? insiste-t-elle. Par Otto et Irma Winter. À l’époque, ils vivaient en Prusse-Orientale. En 1944, ils ont déménagé à Munich.

La stupéfaction, dans ses yeux :

— Comment le savez-vous ?

— Après la guerre, un chercheur d’enfants qui travaillait pour une organisation alliée s’est intéressé à eux. Leur ancienne voisine avait témoigné que le petit chantait en polonais.

— Non, répète-t-il. Mon père était un orphelin allemand. J’ai vu ses papiers d’adoption. C’est indiqué dessus.

— Les SS mentaient aux parents adoptifs, dit-elle. Ils falsifiaient l’état civil des enfants. La bonne nouvelle, c’est que Wita Sobieska avait aussi une petite fille, qui a survécu en Pologne. Si votre père est d’accord, il est possible de faire pratiquer une analyse ADN. Ce serait une preuve irréfutable. Celle que l’enquêteur n’a pu obtenir à l’époque.

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