Kallenberg apprécia en connaisseur. Il ne croyait pas aux astres, mais il croyait aux hommes, et celui-là était visiblement retors et malin. Il sourit :

« Eh bien, puisque vous l'avez entendu, j'aurais mauvaise grâce à ne pas l'avoir dit. Soit… trois pour cent.

— Nous sommes donc d'accord. Naturellement, vous remporterez votre or…

— Il n'en est pas question. Vous m'obligeriez en considérant ces quelques pièces comme une avance sur nos premiers bénéfices.

— Vu sous cet angle… Comme il vous plaira. »

Le Prophète sentit une onde de jubilation l'envahir :

« Si nous passions aux choses sérieuses? Que voulez-vous savoir? »

Kallenberg se pencha, l'air avide :

« Il y a un homme… peu importe qu'il soit de mes relations, ou même de ma famille… je ne veux pas vous gêner dans vos voyances. Enfin, je voudrais que vous me disiez… que les cartes me disent… de quelle façon il s'y est pris pour me faire rater le plus beau marché de ma vie… »

Cette fois, la pieuse comédie jouée de part et d'autre était bel et bien terminée. Barbe-Bleue, tendu, plein d'un espoir fou, savait parfaitement que si Kalwozyac acceptait de marcher dans son camp, Satrapoulos était foutu : on n'est jamais trahi que par les siens. Par pudeur sans doute, le Prophète continua quelque peu à faire l'idiot :

« En général, on me demande surtout de prédire l'avenir, pas de lire dans le passé. Je vais essayer toutefois de faire un effort, pour fêter notre rencontre. Voyons, cet homme dont vous me parlez, ce… concurrent… Comment est-il? Décrivez-le-moi et donnez-moi des détails… »

Et il étala ses cartes. A cet instant, Kallenberg sut qu'il avait partie gagnée.

Malgré sa puissance, le Grec était tenu, par les autorités des pays où atterrissaient ses appareils, à quelques formalités irritantes mais inévitables. Par exemple, ses pilotes devaient, en cours de vol, signaler par radio le nombre et l'identité des passagers qu'ils transportaient à leur bord. Au Bourget, par routine, un fonctionnaire transmit aux Renseignements généraux qu'un certain Hadj Thami el-Sadek, en provenance de l'émirat de Baran, allait poser pied à Paris. Un commissaire alerta immédiatement le Quai d'Orsay qui répondit sur-le-champ qu'il devait y avoir confusion d'identité : malgré les multiples invitations officielles dont il était l'objet depuis longtemps, l'émir de Baran avait toujours refusé. S'il n'avait jamais daigné se déranger malgré les insistances diplomatiques et gouvernementales, ce n'était certes pas pour déférer aux désirs d'un particulier, fût-il milliardaire comme Satrapoulos.

Pourtant, on vérifia. Après de multiples coups de téléphone, on acquit la certitude que cet Arabe volant était bel et bien l'émir de Baran : le premier sentiment d'aigreur passé, ce fut la panique. Pendant que des seconds secrétaires essayaient de mettre la main sur le Grec pour un complément d'information, on prévenait le Premier ministre en visite de courtoisie au Liban. Il fut bref et violent :

« Faites ce que vous voulez, mais faites quelque chose! Ne laissez pas passer cette occasion! N'oubliez pas que le Proche-Orient est le pivot de notre politique actuelle! »

On s'agita dans tous les sens, dépassé par ce problème de protocole : comment marquer de la sympathie à un chef d'État qui n'a pas annoncé sa visite sans paraître pour autant s'immiscer dans ses affaires privées? Le ministre des Affaires étrangères, dont l'arbitrage et la décision avaient été sollicités, trancha la question avec un aplomb au moins aussi grand que la perplexité dans laquelle il était plongé : à tout hasard, on enverrait au Bourget un détachement de la Garde républicaine, ainsi que le ministre de la Culture, qui serait là, lui aussi, comme par hasard et « à titre privé ».

Ainsi serait-on paré. Entre-temps, on avait réussi à joindre Satrapoulos par téléphone. L'armateur roulait vers l'aéroport dans sa voiture lorsqu'il avait eu le chef de cabinet du Premier ministre au téléphone : le Grec, qui avait des projets très précis et très confidentiels pour son hôte, avait été consterné que la nouvelle de sa venue se fût divulguée aussi vite. Étouffant sa rage, il prit sa voix la plus douce pour répondre à ce trouble-fête de malheur que la visite de l'émir était strictement personnelle, et que s'il avait souhaité qu'il n'en fût pas ainsi, lui-même, Socrate Satrapoulos, eût été le premier à en informer le gouvernement. Incapable de se contenir plus longtemps, sentant qu'il allait dire des choses irréparables sous l'emprise de la colère, il raccrocha avec hargne.

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