Les perversions ne les étonnaient plus et Mme Julienne, maternelle et attendrie, leur évoquait parfois le bon vieux temps, au cours de séminaires mi-amicaux, mi-pédagogiques, citant le cas de cet énorme potentat connu de la terre entière dont le jeu favori consistait à parsemer sur un tapis rare, recouvert de ses propres excréments, des pierres précieuses que ses courtisanes, pour les posséder, devaient ramasser, mains liées au dos, entre leurs dents. Et Mme Julienne, qui avait un sens aigu de la parabole et de ses responsabilités, ne manquait jamais de conclure :

« La fin vaut les moyens. Si vous voulez réellement de l'argent, il ne faut pas hésiter à aller le chercher là où il se trouve, et de la façon qu'on vous a indiquée. »

Elles ne comptaient plus les monarques qu'elles avaient dû flageller, les généraux qui les priaient de les fouetter alors qu'ils se tenaient nus et au garde-à-vous devant elles, les chefs d'industrie, redoutables et redoutés, sur le visage desquels elles devaient cracher après s'être longuement raclé la gorge, sans parler des financiers réputés, dont les clins d'œil faisaient trembler la Bourse, qu'elles devaient compisser pour parvenir à les émouvoir : routine… Parfois, un avion spécial venait chercher l'une d'entre elles pour une seule nuit dans un palais du Proche-Orient : l'élue en revenait fière, couverte de bijoux, d'hématomes et de présents. Elles savaient qu'ils avaient l'argent facile pour leurs plaisirs, ceux qui le recevaient de naissance sans avoir jamais dû faire aucun effort pour le mériter ou le gagner. Et là-bas, il arrivait que leurs corps blasés pussent s'émouvoir devant des spectacles impensables en Occident. Nadia leur avait raconté qu'un prince musulman lui avait fait l'amour debout, par-derrière, devant une fenêtre donnant sur une cour où avaient lieu, par fusillades et pendaisons, plusieurs exécutions capitales d'opposants au régime.

Satrapoulos remarqua que la main de son invité errait sous la nappe, probablement en quête d'un genou ou d'une cuisse : l'affaire s'amorçait bien. Il avait prévu une espèce de crescendo pour amener son hôte là où il le voulait. Le plus dur était fait. La suite découlait dorénavant de pures lois naturelles. Le Grec pensa qu'il était temps de tâter le terrain en vue de divertissements moins innocents. Il se pencha vers el-Sadek :

« Altesse, j'avais souhaité vous réserver une surprise, mais à la réflexion, je crains qu'elle ne soit un peu osée pour nos jeunes invitées. Et peut-être même pour votre Altesse… »

L'émir, l'œil enflammé, lui lança un regard ironique et interrogateur. Satrapoulos enchaîna :

« Oh! rassurez-vous, rien de très choquant… Disons plutôt quelque chose d'amusant… d'inattendu…

— Qu'est-ce que c'est? piailla le chœur des filles.

— Mesdames, je voudrais dégager ma responsabilité… Je ne tiens pas à ce que vous me reprochiez le spectacle par la suite, eut le culot de répondre le Grec.

— Et si nous commencions? », dit l'émir d'un air impatient.

S.S. leva les bras en un geste résigné, comme vaincu par l'insistance de ses invités. En souriant, il frappa dans ses mains à trois reprises. Il y eut plusieurs secondes de silence absolu. Toutes les têtes étaient tournées vers la porte d'entrée dont les battants s'ouvrirent soudain pour laisser le passage à quatre hommes vêtus comme des esclaves orientaux, porteurs d'un immense plateau de métal, long de plus de deux mètres. Les Nubiens d'opérette déposèrent leur chargement sur le sol, aux pieds des convives. Chacun écarquilla les yeux : sur le plateau, il n'y avait qu'une énorme quantité de grains de mil, rien d'autre. Les regards se tournèrent vers Satrapoulos, toujours souriant. Un cinquième homme entra dans le salon, charriant un sac d'où s'élevaient des pépiements assourdissants. L'homme s'approcha du plateau et ouvrit son sac, libérant une nuée de poussins affamés qui se jetèrent sur les grains. Dans la pièce, tout le monde retenait son souffle. Les filles semblaient fascinées par le vorace appétit des poussins qui se grimpaient les uns sur les autres, se bousculant, faisant dégringoler le grain en rigoles soyeuses.

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