« Tsst tsst tsst! fit el-Sadek d'un air espiègle. Eh bien, je peux vous répondre, même si vous vous défendez de vous être posé le problème! Le Coran est beaucoup plus subtil que la Bible. Nous pouvons nous permettre de nous passer bien des fantaisies sans être pour cela en état de péché mortel. Ce qui nous permet de rester vertueux le reste du temps. Le Prophète connaissait trop la nature humaine pour lui imposer des lois en opposition avec ses penchants innés. Aussi est-il écrit dans le texte sacré que « nul ne boira de l'alcool entre le lever et le coucher du soleil ». Vous conviendrez que cet horaire nous laisse une certaine marge de sécurité. »
Ayant dit, il siffla une nouvelle coupe de champagne. Le Grec n'aurait jamais pu imaginer qu'on puisse boire autant sans rouler ivre mort sous la table. Il était totalement déconcerté par l'attitude de son invité. A Baran, il avait rencontré un vieillard méfiant, ascétique, presque hostile. Et chez lui, à Paris, il dînait avec un homme gai, disert et cultivé. Heureusement. Car il avait eu un épouvantable choc, en début de soirée, en voyant apparaître el-Sadek en méchants vêtements civils qui puaient la confection, flottant autour de la taille, faisant des creux sous les épaules. Il avait eu l'impression d'avoir convié un ouvrier nord-africain maigre et endimanché. Puis l'émir avait parlé et le miracle s'était produit.
On en était au canard au sang et S.S. ne pouvait s'empêcher de songer qu'il se trouvait non pas en son hôtel de l'avenue Foch, mais au cœur d'une revue de troisième ordre dans une boîte faisandée de Pigalle. En dehors des maîtres d'hôtel qui servaient le dîner, et qui eux seuls semblaient à leur place, les autres convives juraient avec le mobilier précieux, les toiles de maîtres, les paravents de Coromandel et les collections d'ivoire et d'opaline : des femmes, jeunes, toutes blondes et déjà éméchées. Par les soins de son secrétaire parisien, le Grec les avait louées à une agence spécialisée dans la prostitution à domicile. A Paris, tout le monde avait recours aux bons offices de Mme Julienne, selon qu'il s'agissait de divertir dans son domestique un roi nègre en visite, des industriels flamands venus signer des contrats, des hommes politiques excédés par d'interminables conférences internationales, voire des amis qui n'y voyaient que du feu dans l'opération : l'inviteur recevait, chez lui l'invité, qui rencontrait là de jolies femmes présentées comme des relations mondaines — Birgitta est la fille du consul de Finlande, le père de Nadia est un gros importateur de coton, etc. — de telle sorte qu'il était certain, après avoir emballé les mignonnes, de ne devoir ses triomphes qu'à son charme irrésistible, alors qu'en réalité il n'avait fait l'amour qu'à une putain de haut vol, payée par son hôte pour se plier à ses fantaisies.
Le Grec avait été perplexe quant au choix de ses pouliches. Ne connaissant pas les goûts de l'émir en la matière, il avait misé sur la loi des contrastes — les Orientaux préfèrent les blondes, les Suédois raffolent des Méditerranéennes — et sur le nombre. Il avait cru deviner qu'el-Sadek était cruel, et avait prévenu Mme Julienne que ses pensionnaires seraient peut-être soumises à rude épreuve au cours de la nuit qui les attendait. Un peu hautaine et persifleuse, la maquerelle avait rétorqué que les filles qu'elle lui enverrait pouvaient se prêter à n'importe quoi — elle avait appuyé sur le « n'importe quoi » — pourvu qu'elles soient rétribuées à leur juste valeur. Elle avait ajouté sur un ton de défi : « Les six jeunes femmes en question viendraient facilement à bout d'un régiment de légionnaires privés de femmes depuis des mois. »
Pour l'instant, lés filles gloussaient, ne sachant pas encore si leur client était le petit homme à lunettes ou le manœuvre arabe, ou les deux à la fois. De toute façon, ni l'un ni l'autre n'avaient l'air bien redoutable. Leur expérience leur avait appris qu'on ne peut impunément ingurgiter autant d'alcool et faire des prouesses en chambre. Il était fort probable qu'on les renverrait se coucher bientôt, et qu'elles pourraient rentrer chez elles tranquillement. Mme Julienne leur avait bien recommandé la soumission absolue, précisant qu'elles seraient récompensées selon les efforts qu'elles auraient fournis pour « égayer » la soirée. Laquelle d'entre elles serait choisie, et par lequel des deux? Elles s'étaient vite passé le mot, car plusieurs d'entre elles avaient reconnu le célèbre Satrapoulos, ce qui ne les impressionnait nullement, leur pratique comptant énormément d'altesses, de ministres, de chefs d'État, de milliardaires et d'autres phénomènes encore, qui font le monde, et qui, dans un lit, sont désemparés comme des enfants, ou vicieux d'une façon incroyable, ce qui provient de la même cause : une terreur profonde de la femme.