Le Pégase était coincé à tribord et à bâbord par deux autres bâtiments de moindre importance, leurs bouées venant racler les flancs d'acier du Pégase avec un insupportable grincement. Les deux nuits qu'elle venait de passer à bord avaient été un cauchemar pour Lena. Entre les coques, dans l'eau noire et empoisonnée, elle imaginait toutes les déjections qui souillent un port, trognons de choux, déchets de légumes pourris, préservatifs, vieux bidons recouverts de cambouis, papiers gras, matières fécales, nourritures avariées. Pendant la journée, c'était pire, il fallait se calfeutrer à bord. Palma n'est pas un endroit particulièrement élégant. Les « congés payés » s'agglutinaient devant le Pégase, regardant les marins qui les regardaient, admirant l'hydravion et l'hélicoptère trônant dans les superstructures, au pied de la cheminée. Pendant qu'elle moisissait là, que faisait donc Marc? Était-il retourné sur la Côte avec Belle? Et cette pianiste de malheur, quand allait-elle se décider à arriver? Socrate devenait de plus en plus nerveux. Il se montrait gai et chaleureux envers ses invités mais s'esquivait en douce, dix fois par jour, pour aller questionner Kirillis…

« Toujours pas de nouvelles?

— Non, monsieur. »

Lena s'était donné jusqu'au soir pour prendre une décision : si la Menelas ne montrait pas le bout de son nez avant la fin de la journée, elle quitterait le navire dès le lendemain.

« Un autre toast?

— Merci oui, très volontiers. »

Lindy Nut l'exaspérait avec ses prévenances. Lena y voyait davantage de défi que de gentillesse naturelle. En outre, elle digérait mal le geste que Socrate avait eu envers elle. Il avait été assez niais pour lui offrir une rose sur le toit d'un gratte-ciel au lieu de la percer d'un coup de fusil, comme tout le monde. La presse avait repris l'histoire avec délices, et depuis un mois, toutes les amies de Lena lui demandaient avec perfidie :

« Mais au fait… Vous n'étiez pas avec votre mari ce soir-là? »

Une fois de plus, Socrate la faisait passer pour une imbécile. Autour de la table, ils étaient sept à grignoter des tranches de cake, boire une gorgée de café ou de thé, tremper les lèvres dans une coupe de champagne.

Lena regarda Stany Pickman à la dérobée. C'était un homme incroyablement beau. Avec Gregory Peck, Gary Cooper, Clark Gable et Cary Grant, il composait la cohorte de stars faisant la loi à Hollywood, les « Cinq », que les producteurs étaient prêts à payer à n'importe quel prix pour les engager. Pickman, qui jouait à l'écran les séducteurs bohèmes, était dans la vie l'homme le plus bourgeois. Il plaçait son argent dans l'élevage des bovins, se couchait rarement après minuit, et jamais avec une autre que sa femme, Nancy.

Socrate faisait le pitre pour amuser Lord Eaglebond. L'homme d'État était toujours aussi glorieux, mais il était maintenant gâteux ou presque, concentrant ses dernières forces à composer les menus que le Grec faisait spécialement exécuter pour lui, avec des attentions maternelles, allant même jusqu'à lui enfourner le caviar gris dans la bouche, avec une petite cuiller en or. Lady Eaglebond était une petite souris grise, aux dents et aux yeux gris, aux tenues éternellement grises… Pour servir ce petit groupe, les quarante marins du Pégase.

Il était dix heures du matin. Le soleil tapait dur. La journée commençait à peine et Lena s'ennuyait déjà jusqu'au vertige.

Le lieutenant Stavenos entra comme une bombe dans le poste de commandement :

« Sonnez, capitaine! Sonnez!… »

Kirillis avait reçu l'ordre de lancer trois coups de sirène lorsque la Menelas arriverait à bord. Jusqu'à présent, eu égard à son prestigieux passé de chef d'État et à sa gloire, seul Lord Eaglebond avait droit à cinq coups et au garde-à-vous des marins, ce qui créait des situations cocasses quand il s'agissait d'un steward chargé de plateaux.

« Qu'est-ce que vous voulez sonner?

— La sirène! Elle est là!…

— Vous êtes sûr?

— Capitaine!… Elle est déjà à bord!…

— Nom de Dieu! Allez-y!… Tous les hommes sur le pont! »

Professionnels de la mer peut-être, mais avant tout, éléments d'un décor que le patron ne négligeait jamais d'étaler au profit de ses hôtes, pour son plus grand prestige. Kirillis fonça dans la salle de radio pour agonir d'insultes le responsable qui ne l'avait pas prévenu. A mi-chemin, il estima qu'il pourrait décharger sa colère plus tard. Pour l'instant, sa place était sur le pont. Il y fut en quelques bonds.

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