« Heureux ceux qui peuvent parer la beauté de leurs femmes! »
Des remerciements fusèrent de tous côtés. Radieux, le Grec garda une contenance modeste et se redressa légèrement pour remercier à son tour. On but. Galamment, Lord Eaglebond s'adressa à la Menelas :
« Qu'il me soit permis d'exprimer un regret. Madame, je vous ai entendu jouer à Londres, il y a huit ans. Je n'oublierai jamais. »
Pudiquement, la « panthère » baissa les yeux.
« Je regrette donc, pour clore cette soirée parfaite, de ne pas avoir le bonheur de vous entendre encore une fois. »
La Menelas, tout le monde le savait, ne se produisait jamais que devant des salles combles, après avoir empoché un cachet fabuleux. On eut la surprise de l'entendre dire :
« J'aurais aimé jouer pour vous. Malheureusement, je n'ai pas mon piano. »
Propos qui n'engageaient à rien puisqu'on ne pouvait pas la prendre au mot.
« Allons donc! dit Nut d'une voix gentiment railleuse. Aurais-tu vraiment accepté?
— Certainement, répondit-elle. Avec plaisir. »
Mimi en resta comme deux ronds de flan. Il savait, lui, le mal qu'il se donnait pour lui arracher quelques notes ou la contraindre à respecter ses contrats. Pourtant, elle semblait sincère.
« Je n'aurais jamais osé vous demander une telle faveur… », dit le Grec.
Lena le dévisagea d'un air pincé : pourquoi faisait-il des ronds de jambe devant cette femme? Si elle avait pu savoir! Il détestait la musique classique. Pire, il n'y entendait rien. Un sens qui lui manquait…
« Je n'ai pas de piano…, s'excusa le Menelas en lui faisant un sourire en biais qui exaspéra simultanément Lena et Mimi.
— Mais si, vous avez un piano… Céyx! »
Le maître d'hôtel accourut. S.S. lui glissa quelques mots à l'oreille. Dans un premier temps, les tziganes mirent une sourdine à leurs csardas. Là-bas, dans un coin resté dans l'ombre, des hommes s'affairèrent. D'autres apportèrent des flambeaux. La Menelas renifla l'air, méfiante. Plus personne ne disait mot. On entendait un bruit soyeux de nylon qu'on froisse, le raclement d'un objet lourd sur l'acajou du pont. Des candélabres s'allumèrent et apparut un énorme piano à queue, luisant, massif, sombre. Une bête.
Très lentement, la « panthère » se leva de sa chaise, s'étira, s'approcha de l'objet qu'elle identifia immédiatement avec une surprise ravie : ce n'était pas un Pleyel, ni un Rippen, ni un Bentley, ni un Gaveau, ni un Schimmel, ni un Erard, ni un Schindler, mais un Beechstein, un vrai.
Sensuellement, elle en effleura les touches. Comme les rats du conte d'Andersen, les employés se figèrent, leur plateau à la main, dans la position où les premières notes les avaient frappés.
« Mon doigt est guéri!… », dit la Menelas.
Elle attaqua avec volupté la
La mélodie frémissante s'envolait dans la nuit chaude avec pour fond sonore la sourde et faible rumeur de la mer. Lord Eaglebond, les yeux fermés, tétait farouchement son cigare. Nut observait Socrate, un peu inquiète, un peu jalouse. Lena ne le quittait pas des yeux, pincée, crispée. A son habitude, le beau Stany Pickman n'exprimait rien, à croire qu'il n'entendait pas.
Socrate se sentit soudain gonflé d'un désir qu'il pouvait à peine réprimer : il avait envie de se jeter sur elle, là, tout de suite, sur le pont, et de la prendre.
Le lendemain matin, à six heures, le
« George!… »
Il consulta sa montre :
« Ma chère, j'ai pour règle absolue de ne jamais boire d'alcool avant huit heures. Or il est huit heures et dix minutes.
— Hello!… »
La Menelas apparaissait, radieuse, vêtue d'un pantalon rouge, d'un chemisier blanc, les cheveux noués sous un foulard noir. Sur ses talons, plutôt maussade, Mimi.
« Bien dormi?
— Superbe.
— Asseyez-vous! »
Un peu plus tard, Nut arrivait, suivie de peu par Stany et Nancy Pickman. Lena se présenta la dernière et s'attabla avec les autres.
« Où est Socrate?
— Dans son bureau. Il travaille. »