— Le pape Jean XXII devait avoir eu vent de cette affaire, reprit Cola de Rienzi. On m’a rapporté que certains cardinaux dans son entourage chuchotaient qu’il doutait que le fils du roi Louis X fût mort. Simple présomption, pensait-on, comme il en court tellement et qui ne paraissait guère fondée, jusqu’à cette confession
Et Frère Jourdain d’Espagne, fidèle à la promesse donnée, s’était mis à la recherche de Giannino ; mais la guerre et la peste l’avaient empêché d’aller plus loin que Paris. Les Tolomei n’y tenaient plus comptoir. Frère Jourdain ne se sentait plus en âge d’entreprendre de longs voyages.
— Il remit donc confession et récit, reprit Rienzi, à un autre religieux de son ordre, le Frère Antoine, homme d’une grande sainteté qui a accompli plusieurs fois le pèlerinage de Rome et qui m’était venu visiter précédemment. C’est ce Frère Antoine qui, voici deux mois, se trouvant malade à Porto Vénère, m’a laissé connaître tout ce que je viens de vous apprendre, en m’envoyant les pièces et son propre récit. J’ai un moment hésité, je vous l’avoue, à croire toutes ces choses. Mais, à la réflexion, elles m’ont paru trop extraordinaires et fantastiques pour avoir été inventées ; l’imagination humaine ne saurait aller jusque-là. C’est la vérité souvent qui nous surprend. J’ai fait contrôler les dates, recueillir divers indices, et envoyé à votre recherche ; je vous ai d’abord adressé ces émissaires qui, faute d’être porteurs d’un écrit, n’ont pu vous convaincre de venir à moi ; et enfin, je vous ai mandé cette lettre grâce à laquelle, mon grandissime Seigneur, vous vous trouvez ici. Si vous voulez faire valoir vos droits à la couronne de France, je suis prêt à vous y aider.
On venait d’apporter un miroir d’argent. Giannino l’approcha des grands candélabres, et s’y regarda longuement. Il n’avait jamais aimé son visage ; cette rondeur un peu molle, ce nez droit mais sans caractère, ces yeux bleus sous des sourcils trop pâles, était-ce là le visage d’un roi de France ? Giannino cherchait, dans le fond du miroir, à dissiper le fantôme, à se reconstituer…
Le tribun lui posa la main sur l’épaule.
— Ma naissance aussi, dit-il gravement, fut longtemps entourée d’un bien singulier mystère. J’ai grandi dans une taverne de cette ville ; j’y ai servi le vin aux portefaix. Je n’ai su qu’assez tard de qui j’étais le fils.
Son beau masque d’empereur, où seule la narine droite frémissait, s’était un peu affaissé.
III
« NOUS, COLA DE RIENZI… »
Giannino, sortant du Capitole à l’heure où les premières lueurs de l’aurore commençaient à ourler d’un trait cuivré les ruines du Palatin, ne rentra pas dormir au Campo dei Fiori. Une garde d’honneur, fournie par le tribun, le conduisit de l’autre côté du Tibre, au château Saint-Ange où un appartement lui avait été préparé.
Le lendemain, cherchant l’aide de Dieu pour apaiser le grand trouble qui l’agitait, il passa plusieurs heures dans une église voisine ; puis il regagna le château Saint-Ange. Il avait demandé son ami Guidarelli ; mais il fut prié de ne s’entretenir avec personne avant d’avoir revu le tribun. Il attendit, seul jusqu’au soir, qu’on vînt le chercher. Il semblait que Cola de Rienzi ne traitât ses affaires que de nuit.
Giannino retourna donc au Capitole où le tribun l’entoura de plus grands égards encore que la veille et s’enferma de nouveau avec lui.
Cola de Rienzi avait son plan de campagne qu’il exposa : il adressait immédiatement des lettres au pape, à l’Empereur, à tous les souverains de la chrétienté, les invitant à lui envoyer leurs ambassadeurs pour une communication de la plus haute importance, mais sans laisser percer la nature de cette communication ; puis, devant tous les ambassadeurs réunis en une audience solennelle, il faisait apparaître Giannino, revêtu des insignes royaux, et le leur désignait comme le véritable roi de France… Si le noblissime Seigneur lui donnait son accord, bien entendu.
Giannino était roi de France depuis la veille, mais banquier siennois depuis vingt ans ; et il se demandait quel intérêt Rienzi pouvait avoir à prendre ainsi parti pour lui, avec une impatience, une fébrilité presque, qui agitait tout le grand corps du potentat. Pourquoi, alors que depuis la mort de Louis X quatre rois s’étaient succédé au trône de France, voulait-il ouvrir une telle contestation ? Était-ce simplement, comme il l’affirmait, pour dénoncer une injustice monstrueuse et rétablir un prince spolié dans son droit ? Le tribun livra assez vite le bout de sa pensée.
— Le vrai roi de France pourrait ramener le pape à Rome. Ces faux rois ont de faux papes.