Jean II, le nouveau roi, âgé maintenant de trente-six ans, et qu’on appelait le Bon sans qu’on sût trop pourquoi, possédait tout juste, à ce que les voyageurs rapportaient, les mêmes solides qualités que son père, et le même bonheur dans ses entreprises. Il était seulement un peu plus dépensier, instable, et futile ; mais il rappelait aussi sa mère par la sournoiserie et la cruauté. Se croyant constamment trahi, il avait déjà fait décapiter son connétable.

Parce que le roi Édouard III, campant dans Calais par lui conquis, avait institué l’ordre de la Jarretière, un jour qu’il s’était plu à rattacher lui-même le bas de sa maîtresse la belle comtesse de Salisbury, le roi Jean II, ne voulant pas demeurer en reste de chevalerie, avait fondé l’ordre de l’Étoile afin d’en honorer son favori espagnol, le jeune Charles de La Cerda. Ses prouesses s’arrêtaient là.

Le peuple crevait de faim ; les campagnes comme l’industrie, par suite de la peste et de la guerre, manquaient de bras ; les denrées étaient rares et les prix démesurés ; on supprimait des emplois ; on imposait sur toutes les transactions une taxe de près d’un sol à la livre.

Des bandes errantes, semblables aux pastoureaux de jadis, mais plus démentes encore, traversaient le pays, des milliers d’hommes et de femmes en haillons qui se flagellaient les uns les autres avec des cordes ou des chaînes, en hurlant des psaumes lugubres le long des routes, et soudain, saisis de fureur, massacraient, comme toujours, les Juifs et les Italiens.

Cependant la cour de France continuait d’étaler un luxe insultant, dépensait pour un seul tournoi ce qui eût suffi à nourrir un an tous les pauvres d’un comté, et se vêtait de façon peu chrétienne, les hommes plus parés de bijoux que les femmes, avec des cottes pincées à la taille, si courtes qu’elles découvraient les fesses, et des chaussures terminées en si longues pointes qu’elles empêchaient de marcher.

Une compagnie de banque un peu sérieuse pouvait-elle à de telles gens consentir de nouveaux prêts ou fournir des laines ? Certes non. Et Giannino Baglioni, entrant à Rome, le 2 octobre, par le Ponte Milvio, était bien résolu à le dire au tribun Cola de Rienzi.

<p><strong>II</strong></p><p><strong>LA NUIT DU CAPITOLE</strong></p>

Les voyageurs s’étaient installés dans une osteria du Campo dei Fiori, à l’heure où les marchandes criardes soldaient leurs bottes de roses et débarrassaient la place du tapis multicolore et embaumé de leurs éventaires.

À la nuit tombante, ayant pris l’aubergiste pour guide, Giannino Baglioni se rendit au Capitole.

L’admirable ville que Rome, où il n’était jamais venu et qu’il découvrait en regrettant de ne pouvoir à chaque pas s’arrêter ! Immense en comparaison de Sienne et de Florence, plus grande même, semblait-il, que Paris, ou que Naples, si Giannino se référait aux récits de son père. Le dédale de ruelles s’ouvrait sur des palais merveilleux, brusquement surgis, et dont les porches et les cours étaient éclairés de torches ou de lanternes. Des groupes de garçons chantaient, se tenant par le bras en travers des rues. On se bousculait, mais sans mauvaise humeur, on souriait aux étrangers ; les tavernes étaient nombreuses d’où sortaient de bons parfums d’huile chaude, de safran, de poisson frit et de viande rôtie. La vie ne semblait pas s’arrêter avec la nuit.

Giannino monta la colline du Capitole à la lueur des étoiles. L’herbe croissait devant un porche d’église ; des colonnes renversées, une statue dressant un bras mutilé attestaient l’antiquité de la cité. Auguste, Néron, Titus, Marc Aurèle avaient foulé ce sol.

Cola de Rienzi soupait en nombreuse compagnie, dans une vaste salle sur les assises mêmes du temple de Jupiter. Giannino vint à lui, mit un genou en terre et se nomma. Aussitôt le tribun, lui prenant les mains, le releva et le fit conduire dans une pièce voisine où, après peu d’instants, il le rejoignit.

Rienzi s’était choisi le titre de tribun, mais il avait plutôt le masque et le port d’un empereur. La pourpre était sa couleur ; il drapait son manteau comme une toge. Le col de sa robe cernait un cou large et rond ; le visage massif avec de gros yeux clairs, des cheveux courts, un menton volontaire, semblait destiné à prendre place à la suite des bustes des Césars. Le tribun avait un tic léger, un frémissement de la narine droite qui lui donnait une expression d’impatience. Le pas était autoritaire. Cet homme-là montrait bien, rien qu’en paraissant, qu’il était né pour commander, avait de grandes vues pour son peuple, et qu’il fallait se hâter de comprendre ses pensées et de s’y conformer. Il fit asseoir Giannino près de lui, ordonna à ses serviteurs de fermer les portes et de veiller à ce qu’on ne le dérangeât point ; puis, tout aussitôt, il commença de poser des questions qui ne concernaient en rien les affaires de banque.

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