À présent le roi Valois était prisonnier du roi Édouard III. N’avançait-on pas, comme prix de sa rançon, le chiffre fabuleux d’un million de florins ? Ah ! il ne fallait pas compter sur les banquiers siennois pour y contribuer.
On commentait toutes ces nouvelles, avec beaucoup d’animation, un matin d’octobre 1356, devant le Municipio de Sienne, sur la belle place en amphithéâtre bordée de palais ocres et roses ; on en discutait, en faisant de grands gestes qui effarouchaient les pigeons, lorsque soudain Fra Bartolomeo s’avança dans sa robe blanche vers le groupe le plus nombreux, et, justifiant sa renommée de Frère Prêcheur, commença de parler comme s’il eût été en chaire.
— On va voir enfin ce qu’est ce roi prisonnier et quels sont ses titres à la couronne de Saint Louis ! Le moment de la justice est arrivé ; les calamités qui s’appesantissent sur la France depuis vingt-cinq années ne sont que le châtiment d’une infamie, et Jean de Valois n’est qu’un usurpateur…
Son doigt indiquait par-dessus les toits la direction du palais Tolomei.
— … on le croit le fils de Guccio, fils de Mino ; mais en vérité il est né en France, du roi Louis et de la reine Clémence de Hongrie.
La ville fut mise par ce prêche dans un tel émoi que le Conseil de la République se réunit sur l’heure au Municipio, demanda à Fra Bartolomeo d’apporter les pièces, les examina, et, après une grande délibération, décida de reconnaître Giannino comme roi de France. On allait l’aider à recouvrer son royaume ; on allait nommer un conseil de six d’entre les citoyens les plus avisés et les plus riches pour veiller à ses intérêts, et informer le pape, l’Empereur, les souverains, le Parlement de Paris, qu’il existait un fils de Louis X, honteusement dépossédé mais indiscutable, qui revendiquait son héritage. Et tout d’abord on lui vota une garde d’honneur et une pension.
Giannino, effrayé de cette agitation, commença par tout refuser. Mais le Conseil insistait ; le Conseil brandissait devant lui ses propres documents et exigeait qu’il fût convaincu. Il finit par raconter ses entrevues avec Cola de Rienzi, dont la mort continuait de l’obséder, et alors l’enthousiasme ne connut pas de limites ; les plus nobles des jeunes Siennois se disputaient l’honneur d’être de sa garde ; on se serait presque battu entre quartiers, comme le jour du Palio.
Cet empressement dura un petit mois, pendant lequel Giannino parcourut sa ville avec un train de prince. Son épouse ne savait trop quelle attitude adopter et se demandait si, simple bourgeoise, elle pourrait être ointe à Reims. Quant aux enfants, ils étaient habillés toute la semaine de leurs vêtements de fête. L’aîné du premier mariage, Gabriele, devrait-il être considéré comme l’héritier du trône ? Gabriele Primo, roi de France… cela sonnait étrangement. Ou bien… et la pauvre Francesca Agazzano en tremblait… le pape ne serait-il pas forcé d’annuler un mariage si peu en rapport avec l’auguste personne de l’époux, afin de permettre que celui-ci contractât une nouvelle union avec une fille de roi ?
Négociants et banquiers furent vite calmés par leurs correspondants. Les affaires n’étaient-elles pas assez mauvaises en France, qu’il fallût y faire surgir un roi de plus ? Les Bardi de Florence se moquaient bien de ce que le légitime souverain fût siennois ! La France avait déjà un roi Valois, prisonnier à Londres où il menait une captivité dorée, en l’hôtel de Savoie sur la Tamise, et se consolait, en compagnie de jeunes écuyers, de l’assassinat de son cher La Cerda. La France avait également un roi anglais qui commandait à la plus grande part du pays. Et maintenant le nouveau roi de Navarre, petit-fils de Marguerite de Bourgogne, qu’on appelait Charles le Mauvais, revendiquait lui aussi le trône. Et tous étaient endettés auprès des banques italiennes… Ah ! les Siennois étaient bien venus d’aller soutenir les prétentions de leur Giannino !
Le Conseil de la République n’envoya aucune lettre aux souverains, aucun ambassadeur au pape, aucune représentation au Parlement de Paris. Et l’on retira bientôt à Giannino sa pension et sa garde d’honneur.