— Tu comprends, Monseigneur, les prêtres et les papes de Rome et d’Avignon n’enseignent pas la vérité. Il n’y a pas un seul Dieu ; il y en a deux, celui de la lumière et celui des ténèbres, le prince du Bien et le prince du Mal. Avant la création du monde, le peuple des ténèbres s’est révolté contre le peuple de la lumière ; et les vassaux du Mal, pour pouvoir vraiment exister, puisque le Mal est le néant et la mort, ont dévoré une partie des principes du Bien. Et parce que les deux forces du Bien et du Mal étaient en eux, ils ont pu créer le monde et engendrer les hommes où les deux principes sont mêlés et toujours en bataille, et où le Mal dirige, puisque c’est l’élément du peuple d’origine. Et l’on voit bien qu’il y a deux principes puisqu’il y a l’homme et la femme, faits comme toi et comme moi, de manière diverse, poursuivait-elle avec un sourire avide. Et c’est le Mal qui chatouille nos ventres et les pousse à se joindre… Or les gens dans lesquels la nature du Mal est plus forte que la nature du Bien doivent honorer Satan et faire pacte avec lui pour être heureux et triompher en leurs affaires ; et ils ne doivent rien faire pour le Seigneur du Bien qui leur est adverse.
Cette étrange philosophie, qui puait fortement le soufre, et où traînaient des bribes mal digérées de manichéisme, d’impurs éléments de doctrines cathares, mal transmis et mal compris, avait plus d’adeptes que les gens au pouvoir ne le croyaient. Béatrice ne représentait pas un cas isolé ; mais pour Robert, dont l’esprit n’avait jamais effleuré ce genre de problème, elle entrouvrait les portes d’un monde mystérieux ; il était surtout fort admiratif d’entendre de tels raisonnements dans la bouche d’une femme.
— Tu as plus de cervelle que je n’aurais cru. Qui donc t’a appris tout cela ?
— D’anciens Templiers, répondit-elle.
— Ah ! les Templiers ! Certes, ils connaissaient beaucoup de choses…
— Vous les avez détruits.
— Pas moi, pas moi ! s’écria Robert. Philippe le Bel et Enguerrand, les amis de Mahaut… Mais Charles de Valois et moi-même nous étions opposés à leur destruction.
— Ils sont restés puissants par magie ; tous les maux survenus depuis lors au royaume sont arrivés à cause du pacte que les Templiers ont fait avec Satan, parce que le pape les avait condamnés.
— Les malheurs du royaume, les malheurs du royaume… disaient Robert peu convaincu. Certains ne sont-ils pas l’œuvre de ma tante plutôt que celle du Diable ? Car c’est elle qui a expédié mon cousin Hutin, et son fils ensuite. N’y aurais-tu pas mis un peu la main ?
Il revenait souvent sur cette question mais, chaque fois, Béatrice esquivait. Ou bien elle souriait, vaguement, comme si elle n’avait pas entendu ; ou bien elle répondait à côté.
— Mahaut ne sait pas… elle ne sait pas que j’ai fait pacte avec le Diable… Sûrement elle me chasserait…
Et elle repartait aussitôt d’un débit rapide sur ses sujets favoris, sur la messe vaine, l’opposé, la négation de la messe chrétienne, qu’on devait célébrer à minuit, dans un souterrain, et près d’un cimetière de préférence. L’idole avait une tête à deux visages ; on se servait d’hosties noires que l’on consacrait en prononçant trois fois le nom de Belzébuth. Si l’officiant pouvait être un prêtre renégat, ou un moine défroqué, cela n’en valait que mieux.
— Le Dieu d’en haut est failli ; il a promis la félicité et ne donne que malheur aux créatures qui le servent ; il faut obéir au Dieu d’en bas. Tiens, Monseigneur, si tu veux que les pièces de ton procès soient renforcées par le Diable, fais-les traverser d’un fer rouge dans le coin de la feuille, et qu’il y demeure un trou marqué d’un peu de brûlure. Ou bien encore, souille la page d’une petite tache d’encre étalée en forme de croix où la branche du haut finisse comme une main… Je sais comment il faut faire.
Mais Robert, lui non plus, ne se livrait pas tout à fait ; et bien que Béatrice dût être la première à savoir que les pièces qu’il se targuait de posséder étaient des faux, jamais il ne se serait laissé aller à en convenir.
— Si tu veux prendre tout pouvoir sur un ennemi et qu’il agisse à sa perte par volonté maligne, lui confia-t-elle un jour, il faut que tu le fasses frotter aux aisselles, au revers des oreilles et à la plante des pieds d’un onguent fait de fragments d’hosties et de poudre d’os d’un petit enfant sans baptême, cela mêlé à du rut d’homme répandu sur le dos d’une femme pendant la messe vaine, et du sang mensuel de cette femme…[14]
— Je serais plus sûr, répondit Robert, si, à une bonne ennemie que j’ai, on versait la poudre à faire mourir les rats et les bêtes puantes.
Béatrice feignit de ne pas réagir. Mais l’idée lui fit passer des ondes chaudes sous la peau. Non, il ne fallait pas qu’elle répondît tout de suite à Robert. Il ne fallait pas qu’il sût qu’elle était déjà consentante… Est-il meilleur pacte qu’un crime pour lier à jamais deux amants ?