Car elle l’aimait. Elle ne se rendait pas compte que, cherchant à le piéger, c’était elle qui entrait en dépendance. Elle ne vivait plus que pour le moment où elle le rejoignait, pour ne vivre ensuite que de se souvenir et à nouveau d’attendre. Attendre ce poids de deux cents livres, et cette odeur de ménagerie que Robert dégageait, surtout dans l’ébat amoureux, et ce grondement de félin qu’elle lui tirait de la gorge.

Il existe plus de femmes qu’on ne pense qui ont le goût du monstre. Les nains de la cour, Jean le Fol et les autres, le savaient bien qui ne pouvaient suffire à leurs conquêtes ! Même une anomalie accidentelle est objet de curiosité et, partant, de désir. Un chevalier borgne par exemple, rien que pour l’envie de soulever le carreau d’étoffe noire qui lui couvre une partie du visage. Robert, à sa manière, tenait du monstre.

La pluie d’automne s’égouttait sur les toits. Les doigts de Béatrice s’amusaient à suivre les renflements d’une panse gigantesque.

— D’abord toi, Monseigneur, disait-elle, tu n’as besoin de rien pour obtenir ce que tu veux, ni besoin d’être instruit d’aucune science… Tu es le Diable lui-même. Le Diable ne sait pas qu’il est le Diable…

Il rêvassait, repu, le menton en l’air, écoutant cela…

Le Diable a des yeux qui brûlent comme la braise, d’immenses griffes au bout des doigts pour lacérer les chairs, une langue partagée en deux, et un souffle de fournaise s’échappe de sa bouche. Mais le Diable pouvait avoir aussi le poids et l’odeur de Robert. Elle était amoureuse de Satan. Elle était la femelle du Diable et on ne l’en séparerait jamais…

Un soir que Robert d’Artois, venant de la maison Bonnefille, rentrait à son hôtel, sa femme lui présenta le fameux traité de mariage, enfin rédigé, et auquel il ne manquait plus que les sceaux.

Robert, l’ayant examiné, s’approcha de la cheminée, et, d’un geste négligent, mit le tisonnier dans les braises ; puis, quand la pointe fut rouge, il en troua le coin d’une des feuilles qui se mit à grésiller.

— Que faites-vous, mon ami ? demanda Madame de Beaumont.

— Je veux seulement, dit Robert, m’assurer que c’est du bon vélin.

Jeanne de Beaumont considéra un instant son mari, puis lui dit doucement, presque maternelle :

— Vous devriez bien, Robert, vous faire couper les ongles… Quelle est cette mode neuve que vous avez de les porter si longs ?

<p><strong>VIII</strong></p><p><strong>RETOUR À MAUBUISSON</strong></p>

Il arrive que toute une machination longuement ourdie soit compromise dès l’origine par une faille de raisonnement.

Robert s’aperçut soudain que les catapultes qu’il avait si bien montées pouvaient se casser net au moment de tirer, faute de sa part d’avoir songé à un ressort premier.

Il avait certifié au roi son beau-frère, et juré solennellement sur les Écritures, que ses titres d’héritage existaient ; il avait fait établir des lettres aussi semblables que possible aux documents disparus ; il avait provoqué de nombreux témoignages pour étayer la validité de ces écrits. Toutes les chances semblaient donc rassemblées pour que ses preuves fussent agréées sans discussion.

Mais il existait une personne qui savait, elle, indubitablement, que les actes étaient faux : Mahaut d’Artois, puisqu’elle avait brûlé les vrais actes, ceux d’abord des registres de Paris, dérobés quelque vingt ans plus tôt grâce à des complaisances dans l’entourage de Philippe le Bel, et puis, tout récemment, les copies récupérées dans le coffre de Thierry d’Hirson.

Or, si un faux peut passer pour authentique aux yeux de gens favorablement prévenus et qui n’ont jamais eu connaissance des originaux, il n’en va pas de même pour qui est averti de la falsification.

Certes, Mahaut n’irait pas déclarer : « Ces pièces sont mensongères parce que j’ai jeté au feu les bonnes » ; mais, sachant les pièces frauduleuses, elle allait tout mettre en œuvre pour le démontrer ; on pouvait sur ce point lui faire confiance ! L’arrestation des mesquines de la Divion constituait une alerte probante. Trop de personnes déjà avaient participé à la fabrication pour qu’il ne s’en trouvât pas quelqu’une capable de trahir par peur, ou par appât du gain.

Si une erreur s’était glissée, comme le malheureux « 1322 » à la place de « 1302 » dans la lettre lue à Reuilly, Mahaut ne manquerait pas de la déceler. Les sceaux pouvaient sembler parfaits mais Mahaut en exigerait le contre-examen minutieux. Et puis, le feu comte Robert II avait, comme tous les princes, l’habitude de faire mentionner dans ses actes officiels le nom du clerc qui les avait écrits. Évidemment, pour les fausses lettres, on s’était gardé de cette précision. Or, telle omission sur une seule pièce pouvait passer, mais sur quatre qu’on allait présenter ? Mahaut aurait beau jeu à faire ouvrir les registres d’Artois : « Comparez, dirait-elle, et parmi toutes les lettres scellées par mon père, cherchez donc la main d’un de ses clercs qui ressemble à ces écritures-là ! »

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