Elle rabattit en arrière son capuchon, dénoua le cordon du col et ôta sa pèlerine. Ses cheveux sombres, épais, étaient tordus en tresse autour des oreilles. Sa robe de marbré, fort échancrée sur la poitrine, montrait la naissance généreuse des seins. Robert, qui aimait les femmes plantureuses, ne put s’empêcher de penser que Béatrice avait gagné en beauté depuis leur dernière rencontre.
Béatrice étala sa pèlerine sur le dallage de façon qu’elle couvrît la moitié d’un rond. Robert eut un regard de surprise.
— Que faites-vous donc là ?
Elle ne répondit pas, tira de son aumônière trois plumes noires qu’elle posa sur le haut de la pèlerine, les croisant pour former comme une petite étoile ; puis elle se mit à tourner, décrivant de l’index un cercle imaginaire et murmurant des paroles incompréhensibles.
— Mais que faites-vous ? répéta Robert.
— Je vous ensorcelle… Monseigneur, répondit tranquillement Béatrice, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, ou tout au moins la chose la plus coutumière pour elle.
Robert éclata de rire. Béatrice le regarda et lui prit la main comme pour l’amener à l’intérieur du cercle. La main de Robert se retira.
— Vous avez peur, Monseigneur ? dit Béatrice en souriant.
Voilà bien la force des femmes ! Quel seigneur eût osé dire au comte Robert d’Artois qu’il avait peur sans recevoir un poing énorme sur la face ou une épée de vingt livres en travers du crâne ? Et voici qu’une vassale, une chambrière, vient rôder autour de son hôtel, se fait conduire jusqu’à lui, occupe son temps à lui conter des sornettes… « Mahaut a perdu une dent… Je n’ai pas de secret à vous vendre… » étend son manteau sur le carrelage et lui déclare en belle face qu’il a peur !
— Vous semblez avoir toujours craint de vous approcher de moi, continua Béatrice. Le jour que je vous vis pour la première fois, il y a bien longtemps, à l’hôtel de Madame Mahaut… quand vous vîntes lui annoncer que ses filles allaient être jugées… peut-être ne vous souvenez-vous pas… déjà, vous vous étiez détourné de moi. Et souventes fois depuis… Non, Monseigneur, ne me faites point croire que vous auriez peur !
Sonner Lormet, lui ordonner d’éloigner cette moqueuse ; n’était-ce pas ce que la sagesse conseillait à Robert, sans perdre davantage de temps ?
— Et que cherches-tu, avec ta chape, ton cercle, et tes trois plumes ? demanda-t-il. À faire apparaître le Diable ?
— Mais oui, Monseigneur… dit Béatrice.
Il haussa les épaules devant cette gaminerie et, par jeu, avança dans le cercle.
— Voilà qui est fait, Monseigneur. C’est tout juste ce que je voulais. Parce que c’est vous, le Diable…
Quel homme résiste à ce compliment-là ? Robert eut cette fois un vrai rire, un rire de gorge satisfait. Il prit le menton de Béatrice entre le pouce et l’index.
— Sais-tu que je pourrais te faire brûler comme sorcière ?
— Oh ! Monseigneur…
Elle se tenait contre lui, la tête levée vers les larges mâchoires piquées de poils rouges ; elle percevait son odeur de sanglier forcé. Elle était tout émue de danger, de trahison, de désir et de satanisme.
Une ribaude, une ribaude bien franche, comme Robert les aimait ! « Qu’est-ce que je risque ? » se dit-il.
Il la saisit aux épaules, l’attira contre lui.
« C’est le neveu de Madame Mahaut, son neveu qui lui souhaite tant de mal », pensait Béatrice tandis qu’elle perdait souffle contre sa bouche.
VII
LA MAISON BONNEFILLE
L’évêque Thierry d’Hirson, de son vivant, possédait à Paris, dans la rue Mauconseil, un hôtel jouxte celui de la comtesse d’Artois, et qu’il avait agrandi en achetant la maison d’un de ses voisins nommé Julien Bonnefïlle. Ce fut cette maison, reçue en héritage, que Béatrice proposa à Robert d’Artois comme abri de leurs rencontres.
La promesse de s’ébattre en compagnie de la dame de parage de Mahaut, à côté de l’hôtel de Mahaut, dans une maison payée sur les deniers de Mahaut, et qui, de surcroît, gardait le nom de maison Bonnefïlle, il y avait en tout cela de quoi satisfaire le penchant naturel de Robert pour la farce. Le sort organise parfois de ces amusements…
Néanmoins, Robert, dans les débuts, n’en usa qu’avec une extrême prudence. Bien qu’il fût lui-même propriétaire, dans la même rue, d’un hôtel où il ne résidait pas mais qu’il venait visiter de temps à autre, il préférait ne se rendre à la maison Bonnefïlle que le soir tombé. En ces quartiers proches de la Seine, où les voies étroites étaient encombrées d’une foule dense et lente, un seigneur tel que Robert d’Artois, de stature si reconnaissable et escorté d’écuyers, ne pouvait passer inaperçu. Robert attendait donc la chute du jour. Il se faisait toujours accompagner de Gillet de Nelle et de trois serviteurs, choisis parmi les plus discrets et surtout les plus forts. Gillet était la cervelle de cette garde et les trois valets à poings d’assommeurs se plaçaient aux issues de la maison Bonnefïlle, sans livrée, comme de quelconques badauds.