— L’avez-vous entendu, ce grand niais que le mauvais sort nous a baillé pour roi ? Me défaire de l’Artois, tout aisément, à seule fin de lui complaire ! Instituer pour mon héritier ce gros puant de Robert ! Mais la main me sécherait au bout du bras plutôt que de sceller cela ! Faut-il qu’il y ait entre eux long marché de coquinerie et qu’ils se doivent beaucoup l’un à l’autre… Et dire que sans moi, si je n’avais pas si bien déblayé autrefois les avenues du trône…

— Ma mère… murmura doucement Jeanne la Veuve.

Si elle avait osé exprimer sa pensée, si elle n’avait pas craint d’essuyer une terrible rebuffade, Jeanne eût conseillé à sa mère d’accepter les propositions du roi. Mais cela n’eût servi à rien.

— Jamais, répétait Mahaut, jamais ils n’obtiendront cela de moi.

Elle venait, sans le savoir, de signer son arrêt de mort, et l’exécuteur était devant elle, dans la litière, qui la regardait à travers des cils noirs.

— Béatrice, dit soudain Mahaut, aide-moi un peu à me délacer ; j’ai le ventre qui enfle.

La rage lui avait dérangé la digestion. Il fallut arrêter la litière pour que Madame Mahaut allât se soulager les entrailles dans le premier champ.

— Ce soir, Madame, dit Béatrice, je vous donnerai de la pâte de coings.

En arrivant à Paris dans la nuit, à l’hôtel de la rue Mauconseil, Mahaut se sentait le cœur encore un peu brouillé, mais elle allait mieux. Elle fit un repas maigre et se coucha.

<p><strong>IX</strong></p><p><strong>LE SALAIRE DES CRIMES</strong></p>

Béatrice attendit que tous les serviteurs fussent endormis. Elle s’approcha du lit de Mahaut, souleva le rideau de tapisserie qu’on fermait pour la nuit. La veilleuse pendue au ciel de lit dispensait une faible lueur bleutée. Béatrice était en chemise et tenait une cuiller à la main.

« Madame, vous avez oublié de prendre votre pâte de coings… »

Mahaut, somnolente, et dont les sens luttaient entre la fureur et la fatigue, dit simplement :

— Ah oui… tu es une bonne fille d’y avoir pensé.

Et elle avala le contenu de la cuiller.

Deux heures avant l’aurore, elle réveilla son monde à grands appels et fracas de sonnette. On la trouva vomissant au-dessus d’un bassin que Béatrice lui tendait.

Thomas le Miesier et Guillaume du Venat, ses physiciens, aussitôt appelés, se firent conter par le menu la journée de la veille et donner le détail de ce que la comtesse avait mangé ; ils conclurent sans peine à une forte indigestion accompagnée d’un flux de sang causé par le mécontentement.

On envoya chercher le barbier Thomas qui, pour les quinze sols habituels, saigna la comtesse, et la dame Mesgnière, l’herbière du Petit Pont, fournit un clystère aux herbes.[16]

Béatrice prit prétexte d’aller chercher un électuaire chez maître Palin, l’épicier, pour s’échapper dans la soirée et rejoindre Robert à trois porches de chez Mahaut, dans la maison Bonnefille.

— C’est chose faite, lui dit-elle.

— Elle est morte ? s’écria Robert.

— Oh ! non… elle va souffrir longuement ! dit Béatrice avec un noir éclat dans le regard. Mais il faudra être prudents, Monseigneur, et nous voir moins souvent ces temps-ci.

Mahaut mit un mois à mourir.

Béatrice, soir après soir, pincée après pincée, la poussait vers la tombe, et ceci d’autant plus impunément que Mahaut n’avait confiance qu’en elle et ne prenait les remèdes que de sa main.

Après les vomissements qui durèrent trois jours, elle fut atteinte d’un catarrhe de la gorge et des bronches ; elle n’avalait qu’avec une extrême douleur. Les physiciens déclarèrent qu’elle avait été saisie de froid pendant son indigestion. Puis, quand le pouls commença de faiblir, on pensa l’avoir trop saignée ; ensuite sa peau sur tout le corps se couvrit de boutons et de pustules.

Prévenante, attentive, toujours présente, et montrant cette humeur égale et souriante si précieuse aux malades, Béatrice se délectait à contempler les écœurants progrès de son œuvre. Elle n’allait presque plus retrouver Robert ; mais le souci de chercher chaque jour dans quel aliment ou quel remède elle glisserait le poison lui procurait un suffisant plaisir.

Lorsque Mahaut vit ses cheveux tomber, par touffes grises comme du foin mort, alors elle se sut perdue.

— On m’a enherbée, dit-elle tout angoissée à sa demoiselle de parage.

— Oh ! Madame, Madame, ne prononcez point ces mots. C’est chez le roi que vous avez fait votre dernier dîner, avant d’être malade.

— Eh ! c’est bien à cela que je pense, dit Mahaut.

Elle demeurait coléreuse, emportée, houspillant ses physiciens qu’elle accusait d’être des ânes. Elle ne donnait pas signe de se rapprocher de la religion, et accordait plus de souci aux affaires de son comté qu’à celles de son âme. Elle dicta une lettre à sa fille : « Si je venais à trépasser, je vous commande aussitôt de vous rendre auprès du roi et d’exiger de lui rendre l’hommage pour l’Artois avant que Robert ait rien pu tenter… »

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