Les maux qu’elle endurait ne lui faisaient nullement penser aux souffrances qu’elle avait naguère infligées à autrui ; elle restait jusqu’à la fin une âme égoïste et dure, où même l’approche de la mort ne faisait apparaître aucune ressource de repentir ni d’humaine compassion.

Il lui sembla toutefois nécessaire de se confesser d’avoir tué deux rois, ce qu’elle n’avait jamais avoué à ses confesseurs ordinaires. Elle choisit pour cela de faire appeler un Franciscain obscur. Quand le moine sortit, tout pâle, de la chambre, il fut pris en charge par deux sergents qui avaient ordre de le conduire au château d’Hesdin. Les instructions de Mahaut furent mal comprises ; elle avait dit que le moine devait être gardé à Hesdin jusqu’à son trépas ; le gouverneur du château crut qu’il s’agissait du trépas du moine et on le jeta dans une oubliette. Ce fut le dernier crime, involontaire celui-là, de la comtesse Mahaut.

Enfin la malade fut saisie d’atroces crampes qui se manifestèrent d’abord aux orteils, puis dans les mollets ; puis ce furent les avant-bras qui se durcirent. La mort montait.

Le 27 novembre, des chevaucheurs partirent, vers le couvent de Poissy où résidait alors la reine Jeanne la Veuve, vers Bruges, pour prévenir le comte de Flandre, et trois à la suite, dans le cours de la journée, pour Saint-Germain où séjournait le roi en compagnie de Robert d’Artois. Chacun des chevaucheurs dirigés vers Saint-Germain semblait à Béatrice le porteur d’un message d’amour adressé à Robert : la comtesse Mahaut avait reçu les sacrements, la comtesse ne pouvait plus parler, la comtesse était au bord de trépasser…

Profitant d’un moment où elle se trouvait seule auprès de l’agonisante, Béatrice se pencha vers la tête chauve, vers la face pustuleuse qui ne paraissait plus vivre que par les yeux, et prononça doucement :

— Vous avez été empoisonnée, Madame… par moi… et pour l’amour que j’ai de Monseigneur Robert.

La mourante eut un regard d’incrédulité d’abord, puis de haine ; en cet être d’où l’existence fuyait, le dernier sentiment fut le désir de tuer. Oh ! non, elle n’avait à regretter aucun de ses actes ; elle avait eu bien raison d’être méchante puisque le monde n’est peuplé que de méchants ! La pensée qu’elle recevait là, à l’ultime minute, le salaire de ses crimes, ne l’effleura même pas. C’était une âme sans rachat.

Quand sa fille arriva de Poissy, Mahaut lui désigna Béatrice d’un doigt raide et froid qui ne pouvait presque plus bouger ; sa lèvre se contracta ; mais sa voix ne put sortir, et elle rendit la vie dans cet effort.

Aux obsèques qui eurent lieu le 30 novembre, à Maubuisson, Robert eut un maintien pensif et sombre qui surprit. Sa manière eût été davantage d’afficher un air de triomphe. Pourtant son attitude n’était pas feinte. À perdre un ennemi contre lequel on s’est battu vingt ans, on éprouve une sorte de dépouillement. La haine est un lien très fort qui laisse, en se rompant, quelque mélancolie.

Obéissant aux dernières volontés de sa mère, la reine Jeanne la Veuve, dès le lendemain, demandait à Philippe VI que le gouvernement de l’Artois lui fût remis. Avant de répondre, Philippe VI tint à s’en expliquer très franchement avec Robert :

— Je ne puis faire autrement que de déférer à la requête de ta cousine Jeanne, puisque d’après les traités et jugements elle est l’héritière légitime. Mais c’est un consentement de pure forme que je vais donner, et provisoire, jusqu’à ce que nous parvenions à un règlement ou bien que le procès ait lieu… Je t’engage à m’adresser au plus tôt ta propre requête.

Ce que Robert s’empressa de faire, par une lettre ainsi rédigée : « Mon très cher et redouté Seigneur, comme je, Robert d’Artois, votre humble comte de Beaumont, ai été longtemps déshérité contre droits et contre toute raison, par plusieurs malices, fraudes et cautèles, de la comté d’Artois, laquelle m’appartient et doit m’appartenir par plusieurs causes bonnes, justes, de nouveau venues à ma connaissance, ainsi vous requiers humblement qu’en mon droit vous me vouliez ouïr… »

La première fois que Robert revint à la maison Bonnefille, Béatrice crut lui servir un plat de choix en lui faisant le récit, heure par heure, des derniers moments de Mahaut. Il écouta, mais sans témoigner aucun plaisir.

— On dirait que tu la regrettes, dit-elle.

— Non point, non point, répondit Robert, pensivement, elle a bien payé…

Son esprit était déjà tourné vers le prochain obstacle.

— À présent je puis être dame de parage chez toi. Quand vais-je entrer en ton hôtel ?

— Quand j’aurai l’Artois, répondit Robert. Fais en sorte de rester auprès de la fille de Mahaut ; c’est elle, maintenant, qu’il me faut écarter de ma route.

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