Lorsque Madame Jeanne la Veuve, retrouvant un goût des honneurs qu’elle n’avait plus éprouvé depuis la mort de son époux Philippe le Long, et libérée, enfin, à trente-sept ans, de l’étouffante tutelle maternelle, se déplaça en grand appareil pour aller prendre possession de l’Artois, elle fit halte à Roye-en-Vermandois. Là, elle eut envie de boire un gobelet de vin claret. Béatrice d’Hirson dépêcha l’échanson Huppin à en quérir. Huppin était plus attentif aux yeux de Béatrice qu’aux devoirs de son service ; depuis quatre semaines il languissait d’amour. Ce fut Béatrice qui apporta le gobelet. Comme elle était cette fois pressée d’en finir, elle n’usa pas d’arsenic mais de sel de mercure.
Et le voyage de Madame Jeanne s’arrêta là.
Ceux qui assistèrent à l’agonie de la reine veuve racontèrent que le mal la saisit vers le milieu de la nuit, que le venin lui coulait par les yeux, la bouche et le nez, et que son corps devint tout taché de blanc et de noir. Elle ne résista pas deux jours, n’ayant survécu que deux mois à sa mère.
Alors la duchesse de Bourgogne, petite-fille de Mahaut, réclama la comté d’Artois.
TROISIÈME PARTIE
LES DÉCHÉANCES
I
LE COMPLOT DU FANTÔME
Le moine avait déclaré s’appeler Thomas Dienhead. Il avait le front bas sous une maigre couronne de cheveux couleur de bière, et tenait les mains cachées dans ses manches. Sa robe de Frère Prêcheur était d’un blanc douteux. Il regardait à droite et à gauche et avait demandé par trois fois si « my Lord » était seul, et si aucune autre oreille ne risquait d’entendre.
— Mais oui, parlez donc, dit le comte de Kent du fond de son siège, en agitant la jambe avec un rien d’impatience ennuyée.
— My Lord, notre bon Sire le roi Édouard le Second est toujours vivant.
Edmond de Kent n’eut pas le sursaut qu’on aurait pu attendre, d’abord parce qu’il n’était pas homme à faire montre volontiers de ses émotions, et aussi parce que cette stupéfiante nouvelle lui avait déjà été portée, quelques jours plus tôt, par un autre émissaire.
— Le roi Édouard est tenu secrètement au château de Corfe, reprit le moine ; je l’ai vu et viens vous en fournir témoignage.
Le comte de Kent se leva, enjamba son lévrier et s’approcha de la fenêtre à petites vitres et croisillons de plomb par laquelle il observa un moment le ciel gris au-dessus de son manoir de Kensington.
Kent avait vingt-neuf ans ; il n’était plus le mince jeune homme qui avait commandé la défense anglaise pendant la désastreuse guerre de Guyenne, en 1324, et dû, faute de troupes, se rendre, dans la Réole assiégée, à son oncle Charles de Valois. Mais bien qu’un peu épaissi, il gardait toujours la même blonde pâleur et la même nonchalance distante qui cachait plus de tendance au songe qu’à la véritable méditation.
Il n’avait jamais entendu chose plus étonnante ! Ainsi son demi-frère Édouard II dont le décès avait été annoncé trois ans plus tôt, qui avait sa tombe à Gloucester – et dont on n’hésitait plus maintenant, dans le royaume, à nommer les assassins – aurait encore été de ce monde ? La détention au château de Berkeley, le meurtre atroce, la lettre de l’évêque Orleton, la culpabilité conjointe de la reine Isabelle, de Mortimer et du sénéchal Maltravers, enfin l’inhumation à la sauvette, tout cela n’aurait été qu’une fable, montée par ceux qui avaient intérêt à ce qu’on crût l’ancien roi décédé, et grossie ensuite par l’imagination populaire ?
Pour la seconde fois, en moins de quinze jours, on venait lui faire cette révélation. La première fois, il avait refusé d’y croire. Mais maintenant il commençait d’être ébranlé.
— Si la nouvelle est vraie, elle peut changer bien des choses au royaume, dit-il sans précisément s’adresser au moine.
Car depuis trois ans l’Angleterre avait eu le temps de s’éveiller de ses rêves. Où étaient la liberté, la justice, la prospérité, dont on avait imaginé qu’elles s’attachaient aux pas de la reine Isabelle et du glorieux Lord Mortimer ? De la confiance qu’on leur avait accordée, des espérances qu’on avait mises en eux, il ne restait rien que le souvenir d’une vaste illusion déçue.
Pourquoi avoir chassé, destitué, emprisonné et – du moins le croyait-on jusqu’à ce jour – laissé assassiner le faible Édouard II soumis à d’odieux favoris, si c’était pour qu’il fût remplacé par un roi mineur, plus faible encore, et dépouillé de tout pouvoir par l’amant de sa mère ?
Pourquoi avoir décapité le comte d’Arundel, assommé le chancelier Baldock, coupé en quatre morceaux Hugh Le Despenser, quand à présent Lord Mortimer gouvernait avec le même arbitraire, pressurait le pays avec la même avidité, insultait, opprimait, terrifiait, ne supportait aucune discussion de son autorité ?