Et de même pour Robert envers Béatrice, devenue une maîtresse jalouse, exigeante, pleine de reproches, comme toute femme quand une liaison cachée dure trop longtemps. Ses talents de sorcière n’amusaient plus Robert. Ses pratiques de magie et de satanisme lui paraissaient routine. Il se défiait de Béatrice, mais par simple habitude atavique, puisqu’il est entendu une fois pour toutes que les femmes sont menteuses et trompeuses. Comme elle lui mendiait le plaisir, il ne pensait plus à la craindre, et oubliait qu’elle ne s’était jetée dans ses bras que par goût de la trahison. Même le souvenir de leurs deux crimes perdait de l’importance et se dissolvait dans la poussière des jours, tandis que les deux cadavres s’effritaient sous terre.

Ils vivaient cette période d’autant plus dangereuse qu’on ne croit plus au danger. Les amants devraient savoir, au moment où ils cessent de s’aimer, qu’ils vont se retrouver tels qu’avant de commencer. Les armes ne sont jamais détruites, mais seulement déposées.

Béatrice observait Robert en silence, tandis qu’il rêvait, bien loin d’elle, à de nouvelles machinations pour gagner son procès. Mais quand on a usé de tout pendant vingt ans, fait fouiller les lois et les coutumes, utilisé le faux témoignage, la falsification d’écritures, le meurtre, même, et qu’on a le roi pour beau-frère, et qu’encore on ne tient pas la victoire, n’y a-t-il pas, certains jours, motif à désespérer ? Changeant d’attitude, Béatrice vint s’agenouiller devant lui, soudain câline, soumise et tendre, comme si elle voulait à la fois consoler et se blottir.

— Quand donc mon gentil seigneur Robert me prendra-t-il en son hôtel ? Quand me fera-t-il dame de parage de sa comtesse, comme il me l’a promis ? Regarde la bonne chose que ce serait ! Toujours près de toi, tu pourrais m’appeler à ton gré… je serais là pour te servir et veiller sur toi mieux qu’aucune. Quand donc ?

— Quand mon procès sera gagné, dit-il comme chaque fois qu’elle revenait sur la question.

— Du train qu’il va, ce procès, je pourrai bien attendre d’avoir les cheveux blancs.

— Quand il sera jugé, si tu préfères. C’est chose dite, et Robert d’Artois n’a qu’une parole. Mais patience, que diable !

Il regrettait bien d’avoir dû, naguère, lui faire miroiter ce projet. À présent il était fermement décidé à n’y jamais donner suite. Béatrice en l’hôtel de Beaumont ? Quel trouble, quelle fatigue, et quelle source d’ennuis !

Elle se releva, alla tendre les mains au feu de tourbe qui brûlait dans la cheminée.

— De la patience, j’en ai eu assez, je crois, dit-elle sans hausser la voix. D’abord, ce devait être après la mort de Madame Mahaut ; ensuite, après la mort de Madame Jeanne la Veuve. Elles sont mortes, il me semble, et le bout de l’an va en être bientôt chanté en église… Mais tu ne veux pas que j’entre en ton hôtel… Une putain traînée comme la Divion, qui fut maîtresse de mon oncle l’évêque, et qui t’a fabriqué de si bonnes pièces qu’un aveugle les verrait fausses, a le droit, elle, de vivre à ta table, de se pavaner à ta cour…

— Laisse donc la Divion. Tu sais bien que je ne garde cette sotte menteuse que par prudence.

Béatrice eut un bref sourire. La prudence !… Avec la Divion, parce qu’elle avait fait cuire quelques sceaux, il fallait user de prudence. Mais d’elle, Béatrice, qui avait envoyé deux princesses en tombe, on ne redoutait rien, et on pouvait la payer d’ingratitude.

— Allons, ne te plains pas, dit Robert. Tu as le meilleur de moi. Si tu étais en ma maison, je te pourrais sûrement moins voir, et avec moins d’abandon.

Il était bien gonflé de soi, Monseigneur Robert, et il parlait de ses présences comme de cadeaux sublimes qu’il daignait accorder !

— Alors si c’est le meilleur de toi que j’ai, que tardes-tu à me le donner… répondit Béatrice de sa voix traînante. Le lit est prêt.

Et elle montrait la porte ouverte sur la chambre.

— Non, ma petite mie ; il me faut à présent retourner au Palais et y voir le roi, en secret, pour contrebattre la duchesse de Bourgogne.

— Oui, certes, la duchesse de Bourgogne… répéta Béatrice en hochant la tête d’un air entendu. Alors, est-ce demain que je dois attendre le meilleur ?

— Hélas, demain je dois partir pour Conches et Beaumont.

— Et tu y resteras… ?

— Fort peu. Deux semaines.

— Tu ne seras donc point là pour la fête de l’an neuf ? demanda-t-elle.

— Non, ma belle chatte ; mais je te ferai présent d’un bon fermail de pierreries pour décorer ta gorge.

— Je m’en parerai donc pour éblouir mes valets, puisque ce sont les seules gens que je voie.

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